r e v i e w s

Emily Jones

par Pauline Lisowski

as a bird would a snake,Synagogue de Delme, 9.03—26.05.2019

Emily Jones développe une démarche artistique où se croisent différentes sciences, l’architecture, la technologie, l’archéologie, la géographie ou encore l’histoire, les croyances et les pratiques du soin. Pour elle, toutes ces disciplines peuvent communiquer entre elles pour constituer un tout. Sa vision holistique du monde l’amène à créer ses projets et sa scénographie selon le modèle de la permaculture.

À l’occasion de son exposition au centre d’art contemporain la synagogue de Delme, elle crée une œuvre vivante. Selon l’artiste, ses créations ne sont jamais autonomes et se nourrissent l’une l’autre. Sensible à la crise écologique et aux enjeux liés à l’environnement, Emily Jones réalise un projet entre sculpture, installation et espace scénique qui convoque des interactions entre les êtres. Ses pièces forment un organisme, en croissance, où chacune fertilise l’autre. Et le titre, « as a bird would a snake », readymade, renvoie à la relation des animaux entre eux.

L’artiste a reconstitué ici un kiosque (purity is not an option), qui semble usé, ponctué de graffitis, témoignages de nombreux passages. Cet espace, telle une scène, modifie la circulation des visiteurs. Il suggère un système d’organisation et d’accueil pour tous, humains et non humains. Sa structure et ses éléments de décor font écho à l’architecture de l’ancien bâtiment religieux. Emily Jones interroge les limites entre privé et public, entre les usages prévus et l’appropriation par tout un chacun. En en faisant le tour, de nombreux écrits inscrits sur cette construction et sur les murs se révèlent.

L’artiste utilise les mots et le langage pour leur valeur curative. Des paroles résonnent en continu et renvoient à une multitude de sujets, faits de société et historiques. Elles sont pour l’artiste une source d’énergie, elles répondent à ses préoccupations sociales et politiques. Déclamés, invoqués, ces mots et ces textes ont une vertu thérapeutique dans cette connexion au monde, diffusant un pouvoir invisible. Ils sont issus de l’enregistrement de la performance Sorso qui eut lieu à l’ouverture de l’exposition. Plutôt qu’un spectacle à destination des visiteurs, celle-ci, tel un rituel, participe de l’ensemble de l’œuvre, milieu d’interactions entre les êtres vivants. Durant ce cérémonial, de l’eau salée provenant de Marsal, ville aux alentours, fut donnée aux visiteurs, comme un remède, et continue à être diffusée tout au long de l’exposition, dans des carafes.

À l’étage, des bancs peints de couleurs vives (the world is full of animals that need to hide) renvoient à des images de nature : bouleaux, marées, corridors écologiques de Londres, dont l’artiste est originaire. Ils invitent à s’asseoir et à contempler l’architecture de ce bâtiment chargé d’histoire. Ce mobilier est une métaphore pour parler des aménagements de l’espace public et du cycle entre les éléments naturels.

Une cuisine générique (life tethered life), qui rappelle celle des petits appartements, suggère une présence. Tout y est laissé en place, à disposition des visiteurs. Pourtant, un certain trouble émane de cette pièce d’habitat qui, ici, paraît d’autant plus petite que le lieu est grand.

Emily Jones modifie notre perception de l’espace, devenu ici milieu à la frontière d’un espace quotidien. Elle propose une respiration pour le visiteur, après son exploration du kiosque au rez-de-chaussée, chargé d’une force invisible. Ses œuvres contiennent une multitude de contextes, de références à des situations, et recomposent ensemble un monde où chaque élément soigne l’autre.

L’artiste propose ici une « œuvre ouverte » qui questionne notre place parmi les autres êtres vivants. Elle nous conduit à prendre le temps d’une observation attentive, le temps de l’écoute et de se laisser guider par les mots. Elle nous amène à réfléchir à la manière dont l’architecture et le mobilier influencent nos comportements, à comprendre que tout espace qu’on nous impose est relatif. Son exposition propose un voyage vers de multiples possibles. Plutôt que de stigmatiser notre responsabilité vis-à-vis de la crise écologique, Emily Jones nous incite à la voir comme un fait à accepter et avec lequel vivre en repensant nos liens à l’autre et en ouvrant notre regard sur le monde. Elle offre une multitude d’appropriations et diffuse des flux positifs.

Image en une : Emily Jones, purity is not an option. Photo : O.H. Dancy.

  • Publié dans le numéro : 90
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