r e v i e w s

Denis Savary, Jour blanc

par Raphael Brunel

Centre culturel suisse, Paris, du 22 janvier au 3 avril 2016

Bien connu des alpinistes et des skieurs, un jour blanc est un phénomène atmosphérique qui tend à supprimer les contrastes et à brouiller les distinctions entre le sol et le ciel. Horizon, nuages et perspectives disparaissent dans une lueur blanche sans contours. Faute de repères, on risque de s’y perdre. On reste donc chez soi, les occupations se recentrant sur la sphère domestique. Jour blanc, c’est également le titre que Denis Savary a donné à son exposition au Centre culturel suisse[1], une exposition « météorologique » – « Neige de printemps », son solo au Mamco en 2015, marquait déjà cette tendance – qui repose sur une circulation ambiguë entre intérieur et extérieur interrogeant de façon inattendue les manières d’habiter un espace.

Se déployant sur les murs de la grande salle d’exposition, Loggia est composée d’un ensemble de vingt sculptures découpées dans des matelas blancs dont la silhouette anthropomorphique  reprend la forme dessinée par les interstices entre les colonnes du temple d’Héra à Paestum dans le sud de l’Italie. Denis Savary nous livre une construction en creux qui révèle peu à peu le contexte d’exposition, une architecture dont seules les fenêtres auraient été conservées, comme il la décrit lui-même, mais dont la matérialité duveteuse, opaque et étouffante des matelas renverrait vers l’intérieur : une chambre sans vue, comme par jour blanc. Pour réaliser cette installation, l’artiste s’est inspiré d’une photographie utilisée en couverture de The Lost Meaning of Classical Architecture, Speculations on Ornament from Vitruvius to Venturi de George Hersey (1988), dans lequel l’historien de l’art américain propose une interprétation physiologique de l’architecture païenne, les colonnes étant assimilées à des os humains. Or le corps, dans cette œuvre, est omniprésent : les matelas, ici à la verticale, tour à tour sarcophage ou poupée (une figure récurrente dans le travail de l’artiste) matérialisent l’espace-temps de ces longues journées passées enfermé, au cours desquelles les corps se rapprochent et naissent les désirs et les rêves – sous les auspices donc d’Héra, la déesse aux bras blancs.

Denis Savary, Cuisine 2, 2016. Photo : Annik Wetter / CCS.

Denis Savary, Cuisine 2, 2016. Photo : Annik Wetter / CCS.

Au sein de cette architecture molle où la lumière naturelle semble peiner à se frayer un chemin – comme si le premier étage du CCS avait soudainement fait l’objet d’une excavation archéologique – évolue un ensemble d’œuvres enrichissant chacune à leur manière cette problématique des modes d’habiter en mettant en scène (et en déjouant) un canevas dialectique, un sentiment d’entre-deux : sacré et domestique, collectif et individuel, savant et vernaculaire, raffinement et mauvais goût s’y côtoient et se confondent dans une atmosphère aussi étrange que réjouissante. Deux fontaines, dont le clapotis des jets contraste avec l’enveloppe absorbante des matelas, occupent le centre de l’espace, clin d’œil aux jeux d’eau de la Villa d’Este et au film Eaux d’artifice qu’y tourna Kenneth Anger en 1953 mais dont l’ornement et l’éclairage évoquent davantage le décor d’une boîte de nuit douteuse ou d’une villa en toc de série télé. Hésitant entre la sculpture symboliste, la statuette votive et la méchante poupée Chucky, une petite figurine aux multiples mamelles, recouverte de fourrure blanche comme le duvet neigeux d’une montagne, baigne dans une lumière colorée et baroque qui rappelle là encore Anger ou Dario Argento, tandis qu’au fond trône, tel un autel, la maquette d’une cuisine démembrée dont chaque élément lévite, suspendu à une pluie de chaînes métalliques. À l’image de cette cuisine présentée en un seul tenant à la Kunsthalle de Berne en 2012, les œuvres de Denis Savary font l’objet de réaménagements et de nouvelles versions, évitant ainsi d’en figer les formes et les significations. Il en va de même avec Maldoror, un couple de sculptures reprenant un motif de citerne africaine dont s’était inspiré Max Ernst pour son tableau L’Eléphant Célèbes. Présentées dans la cour extérieure du CCS cette fois dans une variante givrée, ces drôles de noix de coco sur pattes qui, quel que soit l’angle de vue, semblent nous montrer leur postérieur, pourraient être les spectateurs aveugles de la scène silencieuse qui se joue dans le foyer : faisant face à une banquette aménagée contre la baie vitrée transformée en vitrail coloré, un écran diffuse les images floues d’un lac gelé sur lequel évoluent et disparaissent un flot de silhouettes.

Vue de l'exposition "Jour Blanc" de Denis Savary, au CCS, 2016. Photo : Annik Wetter / CCS

Vue de l’exposition « Jour Blanc » de Denis Savary, au CCS, 2016. Photo : Annik Wetter / CCS

À refaire mentalement le parcours de l’exposition, on comprend à quel point la circulation s’opère entre les œuvres comme à l’intérieur même du travail de Denis Savary. En s’attachant avec une grande culture aux formes qui traversent l’histoire de l’art, ses pièces pourraient apparaître gonflées d’anecdotes et de références mais sollicitent au contraire un imaginaire collectif qui permet d’appréhender pleinement et librement l’étrangeté du climat de cette exposition.


[1] La galerie Xippas à Paris consacre simultanément une exposition à Denis Savary du 23 janvier au 5 mars 2016.


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