r e v i e w s

Cindy Bannani au CNAC Grenoble

par Camille Velluet

Les 35 et les 99 965 autres
Commissariat Céline Kopp
Le Magasin, Centre national d’art contemporain (CNAC), Grenoble  

Du 07 avril au 03 septembre 2023

Le travail de Cindy Bannani se construit autour d’histoires collectives, personnelles, anecdotiques ou fragmentaires dont elle s’imprègne pour imaginer une manière nouvelle d’agencer ces récits. C’est la Marche pour l’égalité et contre le racisme d’octobre 1983 qui marque les prémices de l’exposition « Les 35 et les 99 965 autres », curatée par Céline Kopp. Évènement éludé par l’histoire officielle et cependant ancré dans les mémoires des familles issues de l’immigration, il a contribué à l’avènement de certains droits civiques fondamentaux telle que l’extension du permis de séjour de cinq à dix ans. Initié par une trentaine de jeunes des Minguettes, banlieue nord de Lyon, ce rassemblement prend la direction de Marseille avant de remonter vers la capitale. Drainant sur son passage de nouveaux arrivants en nombre toujours plus important, le regroupement initial comptait plus de 100 000 personnes à l’arrivée. Ce mouvement significatif constitue le point d’ancrage de la recherche de l’artiste sur la mémoire des luttes, menée pendant ses trois mois de résidence au Magasin de Grenoble. 

Cindy Bannani, Les 35 et les 99 965 autres, vue de l’exposition Magasin CNAC, 7 avril—3 
septembre 2023. Détail de l’œuvre Sans titre (d’après une photographie d’archive, 19 novembre 
1983, Neuhof, agence AFP.), 2023, broderie réalisée avec l’assistance de Hong Li.
© Magasin CNAC. Photo : Aurélien Mole. 

Sur la majorité des clichés parus dans la presse pour illustrer les unes qui titraient « la marche des beurs », une banderole en tête de cortège est omniprésente. Pierre angulaire du projet, c’est cette bannière monumentale que l’artiste s’est attachée à reproduire à échelle réelle. Pour mener à bien cette tâche d’envergure, elle sollicite le réseau associatif de Grenoble et fait appel à un groupe de brodeuses volontaires qui se réuniront de manière hebdomadaire pendant toute la durée de sa résidence au Magasin. Ces rencontres récurrentes donnent lieu à des moments de broderie collectifs où chacune de ces femmes est libre de ramener son propre matériel et d’utiliser la technique de son choix. Au cœur de cet espace de transmission, de discussion et de lecture, c’est le partage de savoirs et d’histoires qui les conduit à créer – à plusieurs mains – la pièce maîtresse de l’installation de Cindy Bannani. Dans l’exposition, un nécessaire de couture est laissé à disposition des spectateurs, appelés à poursuivre cet acte commémoratif en ajoutant de nouveaux points à l’étendard inachevé. En s’appliquant à réinscrire durablement dans le tissu cette formule sobre et factuelle, « Marche pour l’égalité et contre le racisme. Marseille 15 octobre – Paris 3 décembre », l’artiste suture le trou laissé dans nos mémoires. 

À la table où toutes et tous sont conviés à broder, Cindy Bannani invite des absents. Accompagnée d’une installation sonore qui mêle les archives et récits de trois marches différentes, l’exposition met en regard la marche originelle avec d’autres manifestations majeures : celle de 2006, qui fait suite au décès de Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés après une interpellation, et celle de 2020, dédiée à Adama Traoré, mort alors qu’il tentait lui aussi d’échapper à un contrôle de police. En confrontant ces contextes, Cindy Bannani montre comment chacune de ces manifestations civiques a pu exister en s’inspirant ou en se réappropriant les stratégies des précédentes. Deux sources sonores ponctuent l’espace. La première, plus lointaine, suggère subtilement le paysage acoustique de ces trois époques quand la seconde, plus proche et plus intime, laisse la parole à celles et ceux qui ont marqué l’histoire de ces luttes, pour redonner une voix à ces individualités perdues dans la foule. 

Disséminées sur les murs, des broderies digitales réalisées par l’artiste mettent en lumière des détails sélectionnés sur des images d’archives. Donnant à voir des scènes différentes de celles sans cesse « mises à l’honneur » dans les médias, Cindy Bannani s’emploie à recadrer les choses et offre une seconde lecture de ces évènements. Questionnant les conditions d’émergence de certains systèmes de représentation souvent véhiculées par l’image et le langage médiatique, elle propose de nouvelles mises au point et pense l’expérience des femmes dans ce type de manifestations de même que leur place dans l’espace public. Souvent à l’origine de marches en hommage aux victimes de violences policières, mères, filles et sœurs ont maintes fois fait office de figures médiatrices ou réclamé justice pour leurs proches et pour celles et ceux des autres. Ses pièces textiles mettent ainsi en perspective l’importance d’évènements isolés souvent passés sous silence.

 Cindy Bannani, Atelier de broderie collective, Le Magasin CNAC Grenoble, 2022. © CNAC Magasin.

Ces instants brodés sont présentés sur un motif keffieh palestinien encré sur les parois de la salle d’exposition qui fait écho aux foulards portés pendant la manifestation de 1983. Évoquant l’invasion israélienne au Liban cette même année, le port du keffieh permettait aux marcheurs et marcheuses de faire entrer ces questions géopolitiques dans le débat public de manière implicite. Il s’agit aussi de rappeler qu’à l’issue de la marche, alors qu’une délégation est reçue par François Mitterrand à l’Élysée, les militants se voient contraints de se défaire de cet attribut tabou.

À travers cette installation faite de ramifications qui explorent des pans oubliés ou volontairement omis de l’histoire à diverses échelles, Cindy Bannani réactive des images marginalisées, tisse des liens entre différentes générations et différentes luttes ; elle explore la manière dont peuvent se partager les savoirs, se transmettre et circuler les récits pour redonner vie à une mémoire minoritaire. Face à un manque de représentations ou plutôt à une série de représentations lacunaires, elle interroge notre perception de certains évènements en nous donnant à voir un hors-champ occulté et amorce une réflexion sur le vivre ensemble et la possibilité de faire groupe.

______________________________________________________________________________
Head image :  Cindy Bannani, Atelier de broderie collective, Le Magasin CNAC Grenoble, 2022. © CNAC Magasin.


articles liés

Anna Tuori chez Suzanne Tarasieve

par Sarah Matia Pasqualetti