r e v i e w s

Caroline Achaintre

par Raphael Brunel

Frac Champagne-Ardenne, Reims, 27.01 – 23.04. 2017

C’est un étrange conciliabule qui se tient au Frac Champagne-Ardenne. Toute une galerie de figures mi-humaines mi-animales, mi-fantomatiques mi-fantastiques, hirsutes, luisantes ou lézardées, souvent hilares ou sarcastiques, peuplent l’espace d’exposition comme les personnages d’une scène silencieuse qui semble en mesure à tout instant de se transformer en charivari. Préalablement présentée à Baltic Centre for Contemporary Art et revenant sur dix années de création, l’exposition de Caroline Achaintre témoigne de son intérêt pour le carnaval qui, comme l’a analysé Mikhail Bakhtine[1], associe au grotesque le symbole de l’excès et de la révolte contre l’autorité et la morale. Il constitue l’espace-temps où les identités se brouillent et les codes sociaux se renversent.

Photo : Martin Argyroglo

Les œuvres d’Achaintre scrutent le spectateur. Elles traduisent une obsession pour les masques et les casques, percés de deux trous comme des orbites oculaires, qui semblent prêts à être enfilés pour une parade ou un rituel de passage. En donnant à des formes banales les traits, même minimum, d’un visage, elle propose un travail déconcertant et plein d’humour sur le portrait et la défiguration que l’on pourrait rapprocher de la paréidolie, cette illusion d’optique qui nous amène à déceler, par projection, une forme humaine ou animale dans les reliefs d’un rocher, la silhouette d’un arbre ou un nuage. Mais il serait certainement plus juste de dire qu’elle décline une collection d’humeurs et d’expressions : un cri, un rictus, une grimace qui viennent soudain animer la matière d’une inquiétante étrangeté. « Il y a la façade de la surface et puis la question de qui se trouve derrière. J’étais intéressée par l’aspect psychologique de ce que vous voyez dans ces objets : ils ont des traits anthropomorphiques mais ils ne sont pas abstraits et pas encore figuratifs ; une série de couches de personnalités multiples[2] », déclare l’artiste. En faisant coexister dans ses œuvres – et par extension dans l’espace – des entités et des personnalités, elle dépeint une identité changeante et multiple, toujours prise dans un entre deux, dans une hybridité qui déjoue les catégories et déplace les définitions.

Cette ambiguïté des formes tient également aux matériaux et aux procédés auxquels Achaintre a recours pour réaliser ses œuvres. Si le dessin à l’encre et à l’aquarelle est un élément fondateur de sa pratique, elle s’oriente par ailleurs vers des techniques généralement associées au champ de l’artisanat, participant ainsi pleinement d’un mouvement néo-craft boosté aux références folkloriques et à la culture pop. Sa palette d’influences, quant à elle, réunit pêle-mêle l’expressionnisme allemand, le primitivisme, Mike Kelley, Paul McCarthy, la science-fiction, les films de série b ou l’iconographie heavy metal. De ce grand bouillon émergent les personnages ou les esprits poilus de ses tentures murales, réalisées selon la technique du tufting consistant à tirer au pistolet des fils de laine sur un canevas en toile. En jouant sur la longueur, la couleur et la texture des fils – en peignant avec de la laine comme elle le décrit elle-même, elle compose un motif à la fois familier et étrange, hésitant entre la bi- et la tridimensionnalité, entre le liquide et le solide. Soclés ou accrochés au mur, les masques et casques en céramique d’Achaintre, fabriqués à partir de terre-papier cuite et émaillée, traduisent un geste rapide qui suspend dans la matière une expression fugace. Leur surface brillante et « humide », la juxtaposition dans certains cas de l’émail et du cuir, n’est par ailleurs pas sans convoquer un érotisme latent, une certaine forme de fétichisme voire un vocabulaire sadomasochiste[3].

La texture de ses œuvres, tour à tour fourrure ou peau de serpent, finit d’inscrire son travail dans un univers empreint d’exotisme (elle s’intéresse davantage à notre désir d’exotisme qu’à l’exotisme lui-même) et d’animisme. En suggérant avec légèreté que ses œuvres sont possédées par un esprit (et au passage aussi par celui du spectateur), elle établit un registre mouvant, visqueux et sensuel, des formes et figures de l’altérité.

Photo : Martin Argyroglo

[1] Voir Mikhail Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris, Tel, Gallimard, 1982.

[2] Caroline Achaintre, « The Artist in her Studio: Caroline Achaintre at Tate Britain », Tate Etc., n°32, Automne 2014, p. 13.

[3] Anne Dressen, « Making Trouble, Caroline Achaintre’s Subjects and Practices », Caroline Achaintre, Baltic / Frac Champagne-Ardenne, 2017, p. 59.

(Image en une : Vue de l’exposition de Caroline Achaintre au Frac Champagne-Ardenne. Photo : Martin Argyroglo.)


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