Shimabuku

par Guillaume Lasserre

La Sirène de 165 mètres et autres histoires 

Villa Paloma – Nouveau Musée National de Monaco,19.02-3.10.2021

Invité à investir les espaces de la Villa Paloma, l’un des deux sites abritant les expositions du Nouveau Musée National de Monaco, l’artiste japonais Shimabuku compose un voyage au fil de l’eau, ponctué de récits qui relient les lointains – de son pays natal à la principauté monégasque, de San Francisco aux rues de Sao Paulo –, ordonnançant des contes contemporains dans lesquels il entre en dialogue avec les animaux – particulièrement les pieuvres, les mers, les légendes ancestrales aux personnages imaginaires. L’artiste porte une attention particulière à son environnement, aux éléments du quotidien, instruments ordinaires, petits riens devenus, sous son regard, des trésors.

Né en 1969 à Kobe, Mishihiro Shimabuku étudie au College of Art d’Osaka jusqu’en 1990, année où il part suivre les cours de l’Art Institute de San Francisco, d’où il est diplômé en 1992. Depuis 2016, il réside dans la ville portuaire de Naha, préfecture de l’île d’Okinawa, dont sa famille est originaire. Les récits et les voyages forment le cœur d’un travail artistique basé sur l’esthétique relationnelle et inclusive. Ses textes sont autant de traits d’union au service d’une pratique protéiforme où s’associent installations, photographies, sculptures, films, mais aussi musique, cuisine, artisanat, instaurant un rapport méditatif et philosophique à la nature et au vivant. Shimabuku envisage la monstration comme une étape propice à une production locale. Chaque nouvelle exposition vient enrichir la précédente et augmenter les ensembles existants, ajoutant un nouveau chapitre à l’histoire. Son art, en évolution constante, est résolument vivant.

Shimabuku, Je voyage avec une sirène de 165 mètres, 1998 – en cours, Aquarelle sur papier (détail de l’installation), Dessin de Shimabuku, Sydney, Australie, 1998, 75 x 104 cm. Collection NMNM, n° 2019.4.1.7 © Shimabuku Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Romainville

Le troisième étage de la Villa Paloma est le point de départ d’un parcours que l’artiste a voulu descendant, suivant la pente naturelle de l’eau, omniprésente dans son œuvre. La visite débute avec l’histoire d’une créature gigantesque qui trouve son origine dans une légende médiévale japonaise1. Le récit s’envisage à la façon d’un poème épique. « Je voyage avec une sirène de 165 mètres », projet débuté en 1998, est toujours en cours. « J’ai commencé à voyager avec cette histoire2 » confie l’artiste, qui précise : « Nous sommes allés à Marseille en France, à Sydney en Australie et à Montréal au Canada, puis nous sommes revenus à Fukuoka, au Japon. Au cours de ce voyage, j’ai demandé à différentes personnes de réaliser un objet relatif à la sirène, pour développer et enrichir son histoire ». Le périple le mène aujourd’hui jusqu’à Monaco où les pièces réalisées par des artisans locaux viennent prolonger le récit. Ainsi la légende nippone, traduite en langue monégasque3, est gravée sur la même pierre de travertin que celle utilisée pour les plaques de rues de la Cité-État. Tout à côté, la sirène s’incarne dans une fougasse4 de 1,65 mètre réalisée par le pâtissier officiel du palais princier. L’artiste est très attaché aux cultures culinaires locales. Au total, dix-huit pièces composent à ce jour ce corpus5, parmi lesquelles une aquarelle sur papier (1998) exécutée en collaboration avec une école maternelle de Sydney, montrant l’artiste microscopique, à peine visible devant la masse gigantesque de la femme poisson ; ou encore un énorme œuf en chocolat (1999) réalisé à Marseille et recouvert de dessins dont un illustre une nuit à la belle étoile dans un hamac suspendu au-dessus de la cité phocéenne par une corde de 165 mètres.

La salle suivante est dédiée au « musée de la Sirène », conçu par les élèves d’une classe de CM2 à l’issue d’un atelier de quatre jours mené en février par Shimabuku qui, après leur avoir présenté le projet en prenant bien soin de ne pas leur montrer d’images de ses œuvres, les invitaient à représenter leur version de cette créature extraordinaire. Le musée en carton est à la taille des enfants. Il faut se courber pour pouvoir découvrir les images et les récits qu’il expose. « La plus grande femme de Monaco » ferme l’étage, et temporairement l’histoire. Découverte grâce à une petite annonce passée dans le journal local, cette employée de la mairie de Monaco n’est présente que par son empreinte cyanotype réalisée sur un papier Fuji ancien. Silhouette androgyne bleutée d’un mètre quatre-vingt-dix, à la fois énigmatique et aquatique, elle compose une troublante et sublime variation sur ce que pourrait être un corps de sirène.

Vue d’exposition Shimabuku, La Sirène de 165 mètres et autres histoires, NMNM – Villa Paloma
Shimabuku, La Plus Grande Femme de Monaco, 2021, Impression sur papier photosensible. Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Romainville
Photo : NMNM/Andrea Rossetti, 2021

Les travaux de Shimabuku autour des poulpes – ses animaux de prédilection depuis plus de trente ans – ouvrent le deuxième étage. Ils sont introduits par l’œuvre textuelle Avec la pieuvre (1990 – 2010) qui raconte ses expériences avec les céphalopodes dans une série de dix textes écrits a posteriori. Ceux-ci s’adressent autant aux humains qu’à l’ensemble du vivant. On y apprend, entre autres, que ces mollusques dotés d’une grande intelligence collectionnent les pierres et les coquillages. Dans l’installation vidéo En demandant aux Respentistas – Peneira & Sonhador – de remixer mes travaux sur les pieuvres (2006), deux chanteurs de rues à Sao Paulo improvisent un récital à partir des histoires racontées par Shimabuku, le pêcheur de poulpes. Non loin, quatorze pots de terre, fabriqués à Albisola en Italie à l’occasion d’une résidence, font référence à une technique très ancienne de pêche aux poulpes commune au Japon et à l’Italie. La pieuvre incarne pour l’artiste la recherche de l’autre, l’expérience d’un contact non-humain.

Dans la salle suivante sont présentés des travaux plus anciens mêlant l’image et le texte et rarement montrés en Europe, voire inédits comme Assis sur la vague, (1998) autoportrait de l’artiste assis sur un banc, les pieds dans l’eau. Noël dans l’hémisphère sud (1994-1999) occupe tout un pan de mur. Cet autoportrait en père Noël témoigne d’une action dans laquelle il ramasse les débris sur un terrain vague en bord de mer à Kobe, à proximité de la ligne de chemin de fer régionale. Shimabuku souhaitait ainsi troubler l’esprit des passagers des trains qui devaient sans doute se demander si l’apparition furtive d’un père Noël en mai, affublé de sacs poubelles, n’était pas le fruit d’une hallucination collective. Une troisième photographie, prise juste après le tremblement de terre de Kobe en 1995, montre des voies ferrées et des maisons qui les bordent, endommagées par la catastrophe. À gauche, un bulldozer termine de raser les restes d’une habitation. Sur le toit de la maison occupant le centre de l’image est installé un panneau sur lequel est écrite une phrase qui titre l’œuvre : « Une chance de retrouver notre humanité ». Le voyage du concombre (2000) relate, à travers un ensemble d’aquarelles, deux photographies et une vidéo, l’itinéraire en péniche sur le canal reliant Londres à Birmingham en deux semaines, durée idéale pour faire mariner des concombres dans du vinaigre.

Shimabuku, Noël dans l’hémisphère Sud, 1994, Papier peint, sérigraphie, 70 x 103 cm
© Shimabuku Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Romainville

Le premier étage, où s’achève l’exposition, fait la part belle au terrestre, même s’il reste fortement lié à l’eau. Le néon Shimabuku’s Fish & Chips annonce le film éponyme. Celui-ci met en scène une pomme de terre qui, plongée dans le fleuve Mersey à Liverpool, entame un ballet aquatique pour rejoindre un poisson – rencontre allégorique de la mer et de la terre. Conçus pour la Biennale de Venise 2017, Les outils les plus anciens et les plus récents de l’être humain (2016) mettent en regard quatre haches néolithiques et quatre smartphones, présentés dans une vitrine, à la manière d’objets précieux.

Ériger, pièce de Land Art, produite au cours du mois de février 2021, reprend l’action participative menée sur une plage proche de Fukushima quelques mois après la catastrophe, qui consistait à redresser à la verticale les éléments qui s’y trouvaient. Monaco, ville champignon, détruit ses villas les plus anciennes pour permettre l’érection de gratte-ciels – prendre de la hauteur étant ici la seule expansion possible. La pièce est réactivée à l’occasion de l’une de ces destructions, celle de la Villa Ida dans le quartier de la Colle, bâtie entre 1880 et 1900. Elle sera remplacée par un vaste ensemble immobilier, le « Grand Ida », déjà en construction. L’installation porte en elle l’idée d’une renaissance à travers la sculpture, la création artistique.

Shimabuku construit son œuvre par le récit. L’histoire orale prend le dessus sur les formes. L’exposition n’est pas une finalité. Au contraire, elle s’envisage comme une étape. Les œuvres présentées ici viennent enrichir la fable qui, là-bas, poursuivra sa narration à travers de nouvelles pièces empreintes d’un savoir-faire local unique. L’art de Shimabuku repose sur une attention accrue à son environnement. En ce sens, chacune de ses expositions est aussi le portrait d’un territoire. Des histoires sans fin ou presque, dans lesquelles l’humour atteint le merveilleux, l’insignifiant devient essentiel, le rapport au temps s’adapte au rythme du vivant. Conteur, poète, voyageur, Shimabuku est un faiseur de rêves pour qui l’art est un état naturel. Le hasard et l’aléatoire – notions essentielles dans son travail – guident ses pérégrinations jusqu’à des chemins de traverses qui sont autant de dérives oniriques rappelant la fragilité du monde. On dit parfois que les artistes sont des enfants qui refusent de grandir, observant les sociétés contemporaines pour mieux les interroger dans leurs œuvres qui en sont les miroirs. Shimabuku tient assurément de cela. Rien ne disparaît totalement. Il y aura toujours des fragments à ériger pour venir combler les manques des histoires à raconter. Depuis l’ouverture de l’exposition, des fleurs ont poussé dans les décombres de la Villa Ida. L’art du montreur de poulpes cadre la réalité et réduit le monde à une échelle appréhendable pour en autoriser une approche sensible, intelligible. « Avec la collaboration de nombreuses personnes, (…) placer debout les choses couchées (…) alors peut-être quelque chose en nos cœurs se redressera. » Chez Shimabuku, la mélancolie est une force créatrice qui fait de chaque œuvre une expérience poético-philosophique.


  1. En 1998, Shimabuku visite un temple de Fukuoka conservant l’image d’une sirène accompagnée de six fragments de ses os présumés. Cette découverte est le point de départ de son projet.
  2. Sauf indication contraire, les citations extraites des textes de Shimabuku proviennent du livret de visite de l’exposition « Shimabuku. La sirène de 165 mètres et autres histoires », Villa Paloma, Nouveau Musée National de Monaco, du 19 février au 3 octobre 2021.
  3. Dialecte ligure, la langue monégasque est inscrite au programme scolaire de la principauté du premier degré jusqu’au collège. Cette langue vernaculaire est assez proche de l’intémélien parlé à Vintimille.
  4. La fougasse provençale prend, à Monaco, la forme d’un biscuit rond aux saveurs d’anis et de fleur d’oranger, décoré de graines d’anis rouges et blanches, reprenant les couleurs du drapeau national. Elle est traditionnellement servie le jour de la fête nationale, le 19 novembre.
  5. L’ ensemble a été acquis par le Nouveau Musée National de Monaco en 2019.

Image en une : Vue d’exposition Shimabuku, La Sirène de 165 mètres et autres histoires, NMNM – Villa Paloma. Shimabuku, Ériger, 2017-2021, Installation, matériaux divers et plantes en pot. Prod. réalisée avec l’aide de SAM J.B. Pastor &Fils, Monaco. En collaboration avec le Jardin Exotique de Monaco. Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Romainville. Photo : NMNM/Andrea Rossetti, 2021


articles liés

D.C.A.

par Patrice Joly

Marion Verboom

par Vanessa Morisset

Apichatpong Weerasethakul

par Guillaume Lasserre