Rayane Mcirdi

par Guillaume Lasserre

Le Croissant de feu. À Fatima Mahli

École municipale des beaux-arts / Galerie Édouard Manet, Gennevilliers, 29.07-04.12.2021

Pour sa première exposition personnelle dans un centre d’art, l’artiste vidéaste Rayane Mcirdi (né en 1993 à Paris, vit et travaille à Asnières-sur-Seine) fait le pari de l’intime en invitant les visiteurs aux Mourinoux, quartier d’Asnières dans lequel il a grandi avec sa famille, et figure centrale du « croissant de feu » présenté à la galerie Édouard Manet, l’espace d’exposition de l’École municipale des beaux-arts de Gennevilliers. Dédiée à Fatima Mahli, la grand-mère de l’artiste disparue pendant le tournage, et placée sous les bons auspices de Malcolm X, la manifestation donne à voir, en trois films et des documents d’archives, les espoirs et les doutes des habitants des Mourinoux à travers le parcours de sa famille, depuis l’arrivée en France de ses grands-parents en 1958, leur installation à Asnières avec leur quatre filles dans un appartement qui possède l’eau courante, trois chambres, et qui contient tous leurs rêves, jusqu’au constat amer que porte aujourd’hui son cousin Samir, trois générations témoins des transformations d’un quartier. « Je pars toujours de ce que je connais lorsque je réalise une vidéo. Pour cette exposition, je souhaitais retracer ma généalogie, de la génération de mes grands-parents à la mienne, en parlant de mon quartier d’enfance et de sa transformation à travers les témoignages de mes proches » précise-t-il.

Diplômé de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en 2019 après être passé par l’École des Beaux-Arts d’Angers, Rayane Mcirdi produit une œuvre vidéo entre documentaire et fiction dont les acteurs sont des membres de sa famille ou des proches filmés chez eux ou dans des lieux qui leur sont familiers. Ses films capturent des évènements intimes ou collectifs ancrés dans le quotidien. Le vidéaste se fait ethnographe, collectant ces micro-récits qu’il se garde bien cependant d’analyser. En transcrivant en vidéo les histoires confiées par ceux qui les ont vécues, il rend audible des voix que l’on n’entend d’ordinaire pas, opposant ainsi aux représentations dominantes une autre vision de la banlieue.

En guise d’introduction, une photographie vintage parait d’autant plus petite qu’elle occupe seule le grand mur blanc de l’entrée à hauteur de regard. Un homme et deux enfants, que l’on imagine être ses fils, se tiennent au premier plan de l’image, dans un espace envahi de hautes herbes. Derrière eux se distinguent les barres et tours d’un quartier nouveau. L’homme est souriant, l’image bucolique bien que jaunie. Elle contraste avec le film vidéo projeté sur le mur suivant. Cinquante ans ou presque séparent les deux représentations.

Dans le quartier des fleurs à Asnières, Samir et deux amis fument la chicha et rêvent d’un autre monde. Islande, Thaïlande ou le bled, les futurs possibles se trouvent forcément à l’étranger. Il n’y a pas d’avenir ici. Si le quartier est propre désormais, il les enferme d’une ceinture de barrières. Avant, bien que négligé, il était soudé, solidaire. Tout est dit ici des changements de paradigme qui redessinent la cité. En plein confinement, c’est dans un coin du parking souterrain qu’on se réunit, qu’on joue aux cartes, que Raymond joue au grand frère alors qu’il n’a lui-même pas quitté le quartier. Plus loin, les amis de Samir sont assis à l’extérieur sur un banc, silencieux, la tête rivée sur l’écran de leur portable. Les rêves d’ailleurs ne sont que des rêves sauf pour Samir qui, pour forcer le futur, comprend qu’il ne peut compter que sur lui. Depuis la destruction de la barre des Gentianes1, centre emblématique du quartier, « on ne pouvait plus se poser nulle part », plus de local, plus de stade, plus rien pour la jeunesse. Il y a dix ans les Gentianes étaient l’endroit convivial du quartier, « un peu notre merveille du monde ». Du passé les politiques et les promoteurs ont fait table rase. En détruisant le bâtiment, ils ont aussi détruit plusieurs vies. Au début du film, comme en préambule, se rejoue la désintégration de la barre, dynamitée en direct au début de l’été 2011. Après l’effondrement, l’épais nuage de poussière, brouillard de particules, envahit tout sur son passage, faisant symboliquement disparaitre le stade et engloutissant le cimetière proche.

« En venant à Asnières, on a l’impression d’arriver en France » se souvient l’une des protagonistes du « jardin », vidéo documentaire qui évoque l’arrivée de la famille dans le quartier en 1973, à partir des entretiens des quatre sœurs – les tantes et la mère de l’artiste –, nouvellement installées aux Jacinthes, bâtiment qui fait face aux Gentianes. Elles se rappellent le passé avec nostalgie, se remémorent la fenêtre avec la vue dégagée sur le stade et, au-delà, sur le Luth, la cité voisine et rivale à Gennevilliers. Aujourd’hui, elles constatent que les Jacinthes ont été « résidentialisées ». L’immeuble aurait perdu son âme. « J’ai l’impression qu’Asnières a été dénaturé ». Elles se souviennent encore de l’école grâce à qui tout le monde se connaissait, louent son pouvoir d’émancipation. Le film est léger, aérien, bucolique. Il prend la forme d’une balade champêtre familiale2, une promenade dans un temps à jamais révolu.

Dans la petite salle attenante, deux écrans diffusent « Mina », diptyque vidéo consacré aux grands-parents de l’artiste qui, au départ, cherche à recueillir la parole de sa grand-mère, sans succès. Parce qu’elle demeure silencieuse, il interroge alors son grand-père sur leur vie en Algérie et en France. Mais il revient sans cesse sur le même épisode, celui du périple en bateau puis en train qui les mène de l’autre côté de la Méditerranée. De l’avant et de l’après, il ne dira rien. Il ne parlera pas du bidonville de Sartrouville, évoqué par leurs filles dans le film précédent, n’évoquera pas sa vie à Asnières. La vidéo qui lui fait pendant répond à un manque, celui de la parole de sa grand-mère, décédée pendant le tournage. Aux images de chatons filmés en gros plan se superposent les voix des quatre sœurs évoquant leur mère. La portée est née la veille de sa mort. Elle a tout de même pris le temps de les répartir entre ses enfants et petits-enfants. Le chaton reçu par le vidéaste a bien grandi. Il se prénomme Mina, du nom du premier chat de sa grand-mère dont le geste s’entend ici comme une illustration du cycle de la vie en même temps qu’une délicate métaphore sur la transmission.

« Les contes recueillis par l’artiste ont quantité de débuts et sûrement encore plus de fins qui restent à écrire » note Horya Makhlouf dans le beau texte qui accompagne l’exposition. « Ils s’entremêlent et se complètent, sont nourris d’Histoire avec une majuscule et d’anecdotes personnelles, de traditions transmises aux enfants et de souvenirs de famille, de foi et de croyances, mais aussi de culture populaire et de héros emblématiques ». À partir des récits intimes de sa famille et de ses proches, Rayane Mcirdi raconte une histoire de mouvements commune à des milliers de français, l’histoire d’un quartier inscrit dans la société à laquelle il appartient, de son évolution, reflet des changements souvent contradictoires, parfois schizophréniques de celle-ci. Dans ses films, l’album de famille devient alors politique. Des observations du quotidien émanent des scènes puissantes qui mêlent la nostalgie aux envies d’ailleurs, la colère mais aussi l’amour, beaucoup d’amour. Ils brossent le portrait d’une banlieue bien loin des clichés devenus l’apanage de certains médias et avec eux d’une partie de la classe politique, stigmates fantasmés collant à la peau d’une partie de la population. Pour autant, l’artiste n’embellit pas les récits qu’on lui confie. Il les retranscrit de la façon la plus juste possible. Mcirdi n’est pas un porte-parole. « Il réintroduit plutôt de la nuance là où les fantasmes avaient presque fini par l’emporter3 ». De l’ascension sociale qu’a connu la génération de ses parents au sentiment de « no future » d’une jeunesse indésirable et sous surveillance, la trilogie du « croissant de feu » raconte en creux l’Histoire récente de la France.


  1. Construite en 1967, elle comptait trois cent dix-sept logements sur quinze étages. Elle fut démolie le 6 juillet 2011.
  2. Le film a été tourné sur l’Ile de loisirs de Cergy-Pontoise. Il devait à l’origine être tourné dans le jardin de Fatima, la grand-mère de l’artiste mais ses filles ont refusé en raison de son décès qui a ébranlé l’ensemble de la famille.
  3. Horya Makhlouf, « Rayane Mcirdi, une autre image de la banlieue », Jeunes critiques d’art, s.d., https://yaci-international.com/fr/rayane-mcirdi-une-autre-image-de-la-banlieue/ Consulté le 28 novembre 2021.

Toutes les images : Margot Montigny, vue de l’exposition de Rayane Mcirdi, « Le Croissant de feu. À Fatima Mahli », septembre-décembre 2021, Emba / galerie Edouard Manet, Gennevilliers.


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