Michael Schmidt

par Guillaume Lasserre

Une autre photographie allemande

Le Jeu de Paume, Paris, 08.07-29.08.21

Le Jeu de Paume à Paris rend hommage au photographe Michael Schmidt en accueillant la première rétrospective en France de cet artiste majeur de l’Allemagne de l’après-guerre. Portraits, paysages urbains, natures mortes, composent un corpus photographique qui se décline en séries. Au-delà des clichés originaux, l’exposition présente des tirages de travail inédits, des projets de livres et de nombreux documents d’archives permettant de suivre le cheminement artistique de Schmidt sur près de cinq décennies1. Celui-ci se détache peu à peu du style purement documentaire pour proposer un regard plus personnel à partir des années quatre-vingt.

Michael Schmidt, Schüler der 4. Klasse, Grundschule, Berlin-Wedding [Élève de CM1, école primaire, Berlin-Wedding],1976-78. © Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

Né à Berlin à l’automne 1945, Michael Schmidt construit une œuvre qui est inextricablement liée à l’exploration du contexte social de la ville. Autodidacte, il réalise ses premiers clichés en 1965, à l’âge de vingt ans. Installée en Allemagne de l’Est, sa famille se réfugie à Berlin-Ouest au moment de l’érection du mur en 1961. En 1976, alors que Bernd Becher inaugure son séminaire de photographie à l’Université des arts de Düsseldorf, Schmidt cofonde le Werkstatt für Photographie, un atelier photo installé à la Volkhoschschule de Berlin Kreuzberg qu’il anime jusqu’en 19862. Les cours sont enseignés par des photographes allemands et internationaux invités parmi lesquels Robert Adams, Lewis Baltz, Robert Frank, Stephen Shore… La plupart d’entre eux exposent leur travail en Allemagne pour la première fois. Le Werkstatt va exercer une grande influence sur la photographie allemande de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt dans sa forme et son approche de la question documentaire, comme dans ses modes de diffusion et de présentation3. Adolescent, Schmidt étudie la peinture. En 1963, sur l’insistance de ses parents, il s’engage dans la police. Il a alors dix-huit ans. Deux ans plus tard, curieux de l’appareil photo d’un de ses collègues, il débute son apprentissage personnel de la photographie en documentant les rues, les bâtiments, les paysages de béton et les habitants de Berlin-Ouest dans d’austères tirages en noir et blanc. Les quartiers de Kreuzberg et, plus particulièrement, de Wedding sont ses espaces de prédilection. Sa ville natale, qu’il ne quittera qu’à sa mort en 2014, est incontestablement le sujet central de son travail. « Je pourrais aussi faire des photos ailleurs, je ne saurais tout simplement pas pourquoi4 » confiera-t-il plus tard lors d’une interview. Pouvant être envisagée comme un processus de quête d’identité artistique, l’œuvre de Schmidt illustre aussi le développement de la photographie artistique dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Michael Schmidt, Sans titre, Waffenruhe [Cessez-le-feu],1985-87. © Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

Schmidt conçoit le noir et blanc – trop manichéen à son goût – à travers divers degrés de gris qu’il envisage comme une couleur à part entière. Celle-ci devient l’élément chromatique central de son travail à la fin des années soixante-dix. Éviter la couleur permet de faire des photographies « neutres » comme il le rappelait, c’est à dire non « émotionnellement distrayantes » pour le regardeur. Michael Schmidt entretient un rapport quasi obsessionnel au livre. La plupart de ses projets photographiques s’accompagnent d’un ouvrage auquel il accorde une attention particulière, à l’image de « Waffenruhe » (« Cessez-le-feu », Editions Dirk Nishen, Berlin, 1987), projet élaboré avec le metteur en scène et dramaturge Einar Schleef qui dessine un portrait intime de la ville à la fin de la guerre froide, la fin d’un monde. Martin Parr résume sans doute le mieux l’ouvrage photographique, lorsqu’il écrit : « Grâce à la perspective dramatique de Schmidt et à son sens aigu de la narration des détails et des nuances subtiles, il crée une atmosphère de vide inconsolable dans ses images du Mur et de ceux qui ont dû le subir5 ». Après la chute du mur, Schmidt s’intéresse aux langages visuels des différentes formes de sociétés et de systèmes politiques qui ont traversé l’Allemagne au cours du XXème siècle. Les 163 images de la série « Ein-Heit », (« Unité »), réalisée entre 1991 et 1994, entremêlent aux photographies de Schmidt des clichés d’archives issues de journaux et magazines mais aussi d’imprimés de propagande nazie et de pamphlets communistes. L’œuvre est une évocation personnelle de la ville réunifiée et renaissante, un Berlin onirique où se croisent les fantômes du passé dans une atmosphère tourmentée liée à l’incertitude de l’avenir. « Ein-Heit », étude poignante de la société allemande au lendemain de la Seconde guerre mondiale, est incontestablement son œuvre la plus ambitieuse. Présentée à la biennale de Venise en 2013, la série « Lebensmittel » (Aliments), qui a nécessité sept ans de travail, explore l’industrie de la production alimentaire à l’échelle globale. Elle donne à voir des images de fermes salmonicoles ou laitières, d’abattoirs industriels, constituant une véritable enquête sur la manière dont nous nous nourrissons.

Michael Schmidt est « un artiste du fragment, de la complexité, de la contradiction6 » écrit justement Rolf Gerlarch dans le préambule du catalogue qui accompagne l’exposition. En prenant soin de renouveler continuellement son langage formel et par le choix de ses thèmes, il a écrit un volet de l’histoire de la photographie, influençant par son travail et son enseignement nombre de photographes, à commencer par Andreas Gursky avec qui il se lie d’amitié à la fin des années soixante-dix. L’exposition s’attache aussi à montrer le processus de reconnaissance de la photographie en tant qu’expression artistique en Allemagne et en Europe dans ces mêmes années. Photographe « des impasses » comme il se décrivait lui-même, Schmidt comparait son approche à la tentative de sortir d’un cul-de-sac. Dans ses images, l’artiste n’assène rien, il révèle juste, laisse l’interprétation au regardeur.


  1. Présentée à la Nationalgalerie im Hamburger Bahnhof à Berlin, l’exposition sera visible au Museo nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid juste après le Jeu de Paume, puis à l’Albertina de Vienne.
  2. Sabrina Mandanici, « A different kind of protest. How did Michael Schmidt’s independent workshop change postwar German photography? », Aperture, 18 octobre 2017, https://aperture.org/editorial/different-kind-protest-schmidt/ Consulté le 1er juillet 2021.
  3. Voir à ce propos Florian Ebner, « Sortir du cadre, ou comment exposer l’histoire d’une ‹ photographie rebelle › sans la domestiquer ? », Transbordeur. Photographie histoire société, no 2, 2018, pp. 158-171.
  4. Cité par Sean O’Hagan, « Michael Schmidt orbituary », The Guardian, 28 mai 2014, https://www.theguardian.com/artanddesign/2014/may/28/michael-schmidt Consulté le 1er juillet 2021.
  5. Martin Parr & Gerry Badger, The Photobook: A History Volume II, Phaidon Press, 2006.
  6. Rolf Gerlach, « préambule », Michael Schmidt. Photographies 1965 – 2014, catalogue de l’exposition Michael Schmidt, Une autre photographie allemande, Jeu de Paume Paris, 2021.

Image en une : Michael Schmidt, Sans titre, Berlin-Kreuzberg. Stadtbilder [Berlin-Kreuzberg. Vues urbaines], 1981-82. © Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive


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