Gérard Deschamps

par Guillaume Lasserre

La peinture sans peinture

LAAC, Dunkerque, 19.09.2020-04.04.2021

« Je n’ai pas abandonné la peinture. J’ai constaté qu’elle n’était pas seulement dans les tubes », déclarait Gérard Deschamps en 1998. L’importante rétrospective – la première depuis 2004  – que lui consacre le LAAC à Dunkerque permet de vérifier cette affirmation. Plus d’une centaine d’œuvres datées de 1956 à aujourd’hui sont réunies pour célébrer la carrière de ce membre discret et facétieux du groupe des Nouveaux Réalistes dont le parcours à la fois chronologique et thématique –  dédiant les quatre salles du premier étage à quatre aspects qui traversent la pratique de l’artiste depuis ses débuts  – s’ouvre avec Fleurs de Hollande, accumulation de tissus imprimés datée de 1963 acquise par l’institution dunkerquoise en 2016, après plusieurs présentations du travail de l’artiste au cours d’expositions passées.

Né en 1937 à Lyon, Gérard Deschamps vit brièvement à Paris avant de s’installer à La Châtre (Indre) en 1970, où il vit et travaille depuis. Autodidacte, il forme son regard en visitant les galeries. Ses premières expositions, au milieu des années cinquante –  il a dix-huit ans à peine  – le voient délaisser la peinture abstraite au profit de tableaux composés de tissus amidonnés et peints. Le service militaire interrompt ses débuts prometteurs. Il est envoyé en Algérie durant vingt-sept mois. Cette expérience le marque intensément. Il abandonne définitivement la matière peinture à son retour, prolongeant ses recherches textiles. Il n’en reste pas moins peintre, abordant sa pratique artistique comme tel, composant sur châssis des assemblages de tissus chiffon belges, hollandais ou japonais aux couleurs vives. Il conserve un regard très pictural. Sa production de la fin des années cinquante porte en germe une problématique qu’il développera au cours des années soixante, la question des plis et du plissé, influencé par l’abstraction gestuelle –  ou expressionisme abstrait  – qui met l’accent sur l’acte physique de peindre. Les peintures chiffon de Deschamps donnent à voir les couleurs de sa palette avec effets de plis, noués, froissés, toujours sur châssis. L’aspect « bricolé » est un trait caractéristique de l’artiste.

Gérard Deschamps s’intéresse à la couleur, a un sens aigu de la composition. Il ancre l’art de la peinture dans son temps, des tissus japonais à Roy Lichtenstein. L’amitié qui le lie à Raymond Hains, rencontré à la fin des années cinquante à la galerie Colette Allendy, explique sans doute l’importance que l’artiste accorde aux mots présents sur les tissus qu’il utilise. Ces mots déterminent le plus souvent le titre de l’œuvre. Plus jeune membre des Nouveaux Réalistes qu’il rejoint en 1961, un an après sa fondation par le peintre Yves Klein et le critique Pierre Restany, il expose en mai au Salon « Comparaison » aux côtés de Dufrêne, Villeglé, Rotella, Spoerri et Tinguely. Il participe régulièrement, dans les années soixante, aux expositions organisées par Restany. A la fin des années soixante-dix, il réalise ce qu’il appelle ses « panoplies », puis la série des planches à voiles dans les années quatre-vingt dans laquelle les voiles sont plissées, froissées.

Des quatre salles ponctuant le parcours comme autant d’alcôves thématiques, la première est dédiée à la question des corps à travers leur absence. Hanna Alkema et Sophie Warlop, les commissaires de l’exposition, ont fait le choix de rapprocher deux séries d’œuvres qui ne l’avaient jamais été auparavant. La première, réalisée après le retour d’Algérie de l’artiste, donne à voir des accumulations de sous-vêtements féminins de seconde main, parfois tachés –  ce qui fit scandale à l’époque  –, regroupées par camaïeu de couleur rose chair. La seconde série se compose des barrettes militaires agrandies, représentées à l’identique des originales, exposées à côté. Elles norment le corps de la même manière que les dessous féminins, pour mieux le genrer. En choisissant des barrettes militaires, dont la lecture est inconnue pour des civils, Deschamps renvoie au langage abstrait pictural.

La salle suivante est consacrée aux peintures d’histoire. Celles-ci s’appuient sur un socle et diffèrent donc des autres œuvres de Deschamps, réalisées à l’époque sur châssis. Exécutées avec un sentiment d’urgence entre 1960 et 1965, soit immédiatement après la période algérienne qui affecte profondément l’artiste, elles questionnent la violence de la guerre. Certaines cependant ont trait à la Seconde Guerre mondiale. Les peintures d’histoire de Deschamps évoquent la guerre en général. L’artiste n’intervient quasiment pas sur les pièces, choisies en raison de leur grande picturalité. Les matériaux de l’armée, maltraités par leur environnement et le passage du temps, deviennent des tableaux abstraits minimalistes. La fonction première des objets est tue pour ne révéler que leur seule puissance remarquable. Les séries présentées ici constituent indéniablement le travail le plus sobre de l’artiste. Elles s’inscrivent dans un langage classique, restant toujours dans le motif du tableau à l’image de la grille des plaques de tir –  dont l’une est présentée au sol contre le mur pour une raison pragmatique : son poids considérable. La série des bâches, utilisées dans un contexte militaire par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, puis remployées par les maraichers pour recouvrir leur étal dans l’immédiat après-guerre, que Deschamps accroche en l’état, comme des peintures, transcende la guerre par sa fluorescence. L’une, fendue, est un hommage à l’artiste italien Lucio Fontana. Les tôles irisées, qui servaient à isoler les moteurs d’avions, doivent leur nom aux irisations de chaleur qu’elles ont subi et qui leur donnent leur aspect à chaque fois unique. Un canot de sauvetage, que Deschamps a gardé tel quel, annonce déjà les œuvres gonflables.

Une salle dédiée aux «  natures mortes de la vie moderne » réunit des œuvres de toutes les époques montrant l’intérêt de Deschamps pour la société de consommation. Dès la fin des années cinquante, il réalise des collages à partir d’images en provenance de catalogues de vente par correspondance. La décennie suivante voit le début de ses assemblages d’objets sous forme de tableaux enchâssés sous Plexiglas, qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Gérard Deschamps s’intéresse particulièrement à la société des loisirs. Les skate-boards, ballons, bouées gonflables et autres planches de surf, remplacent les toiles cirées, balais, torchons et miroirs. Deschamps apporte un soin spécifique à l’ordonnancement chromatique, veillant à ce que chaque élément soit mis en valeur de façon égale. Ses « panoplies », aux couleurs dynamiques, exposent des typologies d’objets. En ce sens, sa démarche peut être rapprochée de celle d’un ethnologue ou d’un archéologue du présent. À partir des années 2000, Deschamps travaille à ses « pneumostructures », des œuvres gonflées, qui, contrairement aux pièces des années soixante utilisant des articles de seconde main, mettent en scène des objets neufs. Si ce choix remonte aux années quatre-vingt, notamment avec la série des planches à voile, les bouées formant les sculptures, proviennent exclusivement de la grande distribution. Dépassées à chaque nouvelle saison, aussi monumentales qu’éphémères, elles incarnent les nouvelles vanités, autrefois chrétiennes. Plusieurs de ces « pneumostructures », réalisées spécifiquement pour la manifestation, trouvent leur place dans le parcours de l’exposition et jusque sur le lac du LAAC.

Tout au long de sa carrière, Gérard Deschamps a cherché à faire de la peinture « sans les tubes et sans les pinceaux ». Son œuvre est une réflexion sur la peinture, ses genres, ses effets, ou encore son art de la composition à travers les incessants assemblages d’objets, de matériaux. Il questionne également la dimension décorative de l’art à travers son choix de collecter des objets et tissus déjà ornés de motifs. Peintre d’histoire dans le choix spécifique de certains objets, l’artiste s’attache à dépeindre la société dans ce qu’elle a de plus banal. Rendre compte de son époque « est un travail archéologique, un travail de protection », confie-t-il. Mettant l’accent sur l’anodin plutôt que sur l’exceptionnel, son œuvre défait le réel pour mieux le reconstruire, non sans humour. Coloriste virtuose, assemblagiste obsessionnel, Gérard Deschamps est assurément un peintre de son temps.

Toutes les images : Vue de l’exposition Gérard Deschamps, Peinture sans peinture, LAAC, Dunkerque © photo Cathy Christiaen, Ville de Dunkerque


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