Le best of d’Aude Launay

par Aude Launay

Évidemment l’exposition d’Aaron Curry à la galerie Almine Rech était excentrique et paranogène avec ses gros plans de surfaces pileuses placardées en all over de l’hôtel particulier à moulures blanches meringuées ; évidemment on a beaucoup ri dans celle de Ryan Gander au Plateau, notamment lorsque la cimaise se mettait à nous regarder avec des yeux ronds ébahis ; évidemment le petit théâtre à l’équilibre instable mis en œuvre par Markus Schinwald au CAPC était d’une élégance incroyable, mais puisqu’il faut n’en retenir qu’un petit nombre pour se plier aux règles de l’arbitraire, je reviendrai ici sur les cinq expositions qui m’ont paru les plus remarquables cette année.

Maurizio Cattelan, Kaputt, 2013. Vue de l'exposition à la Fondation Beyeler, Bâle.

Maurizio Cattelan, Kaputt, 2013. Vue de l’exposition à la Fondation Beyeler, Bâle.

La force qui émanait de l’installation de Maurizio Cattelan à la Fondation Beyeler (Bâle, 8 juin – 6 octobre, commissariat : Francesco Bonami) avait de quoi laisser pantois. Pour deux raisons cela étant : la première étant la surprise pure et simple, l’exposition attendue se résumant à une œuvre au parfum de déjà-vu — l’artiste ayant annoncé qu’il se retirait il y a déjà quelques temps, une certaine cohérence présidait donc à la présentation d’une œuvre qui ne fut nouvelle. Kaputt était en effet la réunion sur une même cimaise de cinq œuvres existantes, cinq chevaux naturalisés faisant fesses au spectateur. Les équidés semblaient plonger tête la première au travers du mur, suspendus dans une étrange posture entre trophée de chasse inversé et carcasse à un crochet de boucher. La seconde raison d’étonnement résidait dans l’ironie du geste de l’artiste, jouant la sérialité avec une œuvre à la prétention d’unicité : les corps morts induisant la singularité tandis que la provenance des différents éléments de l’installation (collections prestigieuses et exemplaires d’artiste juxtaposés) semblait une boutade au prestige des collections, justement. Une boutade à double tranchant.

Habitué lui aussi des boutades à l’endroit du marché de l’art, aimant à semer le trouble quant à la « valeur » de ses œuvres — qui sait réellement combien il existe de ses « cercles » ? — Olivier Mosset s’amusait une fois encore avec la question de l’auteur en choisissant de présenter, au rez-de-chaussée du musée de Sérignan, une série de monochromes qu’il qualifie de ratés. Mal peints ou mal tendus, de sa main ou de celle d’inconnus, les tableaux étaient alignés comme au supermarché, sous l’éclairage blafard d’une salle dont l’esthétique évoque plus celle du garage que celle du lieu d’exposition. Face à eux, des cimaises autoportantes rangées comme en attente. Une admirable mise en perspective de l’exposition qui, à l’étage, se déployait dans toute sa splendeur radicale. (MRAC Languedoc-Roussillon, Sérignan, 9 mars – 12 juin, commissariat : Hélène Audiffren)

Olivier Mosset, vue de l'exposition au MRAC, Sérignan. Photo: Jean-Paul Planchon.

Olivier Mosset, vue de l’exposition au MRAC, Sérignan. Photo: Jean-Paul Planchon.

\ Olivier Mosset

Radicale également, bien que d’une toute autre manière, l’exposition de Daniel Gustav Cramer à La Kunsthalle de Mulhouse (31 mai – 25 août, commissariat : Sandrine Wymann) éployait littéralement « Ten works » dans l’espace d’exposition rendu labyrinthique pour l’occasion, dix œuvres qui émaillaient un récit central d’images troubles, d’objets ténus et reposaient « la question de l’incarnation de la littérature dans l’espace, de sa “traduction” par l’objet, en une magistrale expérience de lecture en trois dimensions. » disais-je donc dans le numéro d’automne.

Daniel Gustav Cramer, vue de l'exposition à la Kunsthalle, Mulhouse.

Daniel Gustav Cramer, vue de l’exposition à la Kunsthalle, Mulhouse.

\ Daniel Gustav Cramer

Je ne reviendrai pas ici plus avant sur la prise du Palais de Tokyo par Philippe Parreno, l’ayant abondamment commentée dans le dernier numéro de 02, mais rappellerai simplement qu’« Anywhere, Anywhere Out of the World » est encore à expérimenter jusqu’au 14 janvier et qu’il ne faudrait sûrement pas s’en priver.

Vue de l'exposition de Philippe Parreno, "Anywhere, Anywhere, Out Of The World", Palais de Tokyo, 2013. Photo : Aurélien Mole.

Vue de l’exposition de Philippe Parreno, « Anywhere, Anywhere, Out Of The World », Palais de Tokyo, 2013. Photo : Aurélien Mole.

\ Philippe Parreno

Quant à garder le meilleur pour la fin, ce sera donc « Fake Titel » l’exposition de Rachel Harrison au S.M.A.K. à Gand (encore visible elle aussi jusqu’au 5 janvier) qui viendra clore ma sélection d’expositions qui donnaient à penser cette année. Rapide erratum, nota bene, post-scriptum, addendum ou appendix, au choix, au texte publié à son propos dans le numéro d’automne de la revue. L’Américaine joue à la curatrice avec la collection du musée et en extrait des œuvres pas forcément attendues pour dialoguer avec ses propres productions. Elle ouvre le display avec une grande toile de Laura Owens puis c’est un Asger Jorn qui entre en scène. Plus loin, le « mur » d’Incidents of Travel in Yucatan a été remanié pour présenter trois bouche éviers de Duchamp mais aussi une petite Victoire de Samothrace d’Yves Klein; manière de parler de la collection d’une institution mais aussi d’évoquer l’art par les « petites » comme par les « grandes » œuvres, les Duchamp présentés étant tous des multiples. Les socles qui forment cette « muraille » ne sont donc pas là en tant que quelconques présences indicielles, ils s’imposent par leur masse, reprenant parfois leur fonction pour présenter des œuvres d’autres artistes. Alors oui, peut-être peut-on parler d’une œuvre boulimique, en tout cas elle s’incarne ici en une exposition d’une intelligence rare. Pour preuve s’il en manquait encore, deux vidéos qui, à quelques salles de distance, semblent se répondre : celle, intégrée à Hoarder, moniteur coincé entre une poubelle et une grosse masse informe et colorée, qui retranscrit le monologue d’un chauffeur de taxi filmé depuis la banquette arrière, au sujet de la répartition des richesses aux États-Unis et celle, tournée lors de la première new-yorkaise de Film Socialisme de Godard. Comme pour la première vidéo, on se trouve à l’arrière, on aperçoit le film entre les têtes des spectateurs et Harrison en profite pour ajouter du texte sur le film et y intercaler des images de crabes géants dans des aquariums, évoquant avec délicatesse la passivité du spectateur qui peut regarder n’importe quoi à partir du moment où c’est diffusé sur un écran. Et tandis que les homards aux pinces muselées se meuvent lentement devant nous, l’on remarque que le nivellement est du même type que celui qui est à l’œuvre dans les sculptures.

Rachel Harrison, Untitled (2), 2012. Courtesy de l'artiste et Greene Naftali, New York.

Rachel Harrison, Untitled (2), 2012. Courtesy de l’artiste et Greene Naftali, New York.

\ Rachel Harrison

Signalons encore un catalogue très réussi et surtout très drôle — s’il vous arrive de rire devant un catalogue d’exposition, par pitié, envoyez-nous en les références ! — tant par les prises de vue qu’il publie que par l’entretien désopilant que tente de mener Martin Germann, curateur du versant belge de l’exposition, avec l’artiste.


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