r e v i e w s

Raphaela Vogel

par Sandra Barré

My Appropriation of Her Holy Hollowness

Confort Moderne, Poitiers, 11.06-22.08.2021

Avec cette première exposition institutionnelle en France, l’artiste allemande Raphaela Vogel présente, au Confort Moderne de Poitiers, d’énigmatiques expressions visuelles et sonores. Affirmée intime et personnelle dès son titre, « My Appropriation of Her Holy Hollowness (Mon Appropriation de la Sainte Vacuité) » inonde le premier espace d’une douce mélodie interprétée en allemand par l’artiste elle-même. Reprise du lied Bonne nuit (1828) de Franz Schubert, dont les paroles ont été rédigées par le poète Wilhelm Müller, la plasticienne transpose le propos original – la peine d’un amour perdu – à la colère d’une rivalité entre deux anciens amants. Une fois leur séparation consommée, Raphaela Vogel écrit à son ex-conjoint, lui aussi artiste, à propos de leur visibilité individuelle et par rapport à l’accès aux espaces culturels, sujets de frictions. Ces lettres échangées avec lui formeront la complainte venant emplir l’espace central.

Le son, en boucle, s’échappe discrètement. Il émane de haut-parleurs circulaires disposés en contrebas de chacune des sept barres de fer formant l’installation de l’espace central. Elles sont suspendues, toutes identiques, fixées au plafond. De part et d’autre de ce qui ressemble à des barres de pole dance, six lions assis (quarante-deux au total sur toute l’installation), évidés, à peine reconnaissables, se font face, symétriquement attachés deux à deux par la base. Le lion est un animal récurrent dans l’esthétique de Raphaela Vogel. Déjà manifeste – notamment dans son installation au centre culturel de Dresde, Riesa Efau – dans In festen Händen en 2016 ou à la fondation Cartier avec In festen Händen III en 2019, il symbolise, pour l’artiste, l’hégémonie et la force masculine. Sa longue histoire iconographique l’associe aux trophées de guerre, à la figure souveraine du règne animal et au pouvoir. Sa prépondérance dans la statuaire publique, en Europe, vient faire écho aux questions de présence dans l’espace public et de visibilité artistique, l’un des fils conducteurs de l’exposition. D’autant que ces lions sont en polyuréthane – claire référence au monde de l’art contemporain, que la matière a colonisé. Devoir présenter son travail, se montrer de manière directe ou indirecte, se dévoiler, devoir prendre (la) place est primordial lorsque l’on est artiste et que la concurrence reste encore déloyale à celles qui se considèrent comme femmes.

Mais, alors que cette réflexion n’est pas immédiatement accessible par la délicate voix chantante de Raphaela Vogel – incompréhensible aux non-germanophones –, elle prend tout son sens dans la salle vidéo. Là, les paroles de la chanson – traduites – oscillent, défilant dans une typographie tout droit sortie des nineties, et évoluent dans une vidéo empruntant autant à l’esthétique baroque qu’à celle de l’art numérique. On y retrouve non seulement le modèle statuaire des lions qui trônent au cœur des places publiques, mais également un bestiaire faisant état d’animaux forts que la mythologie grecque, déjà, associait au masculin. Les sous-titres se déroulent, courent, zigzaguent, comme traversant cette vidéo tournée dans une salle circulaire où l’artiste apparaît dans des gestes fixes et maussades. Son image parfois est creusée, comme si sa peau ne cachait qu’une absence. Elle pose désabusée, le regard vague, se tenant là, vide, comme le titre de l’exposition le laisse entendre.

Plus loin, dans le dernier espace, se dévoile la récente The (Missed) Education of Miss Vogel (2021) : deux grandes structures circulaires, à échelle humaine, qui étendent des toiles sur cuir que Raphaela Vogel a suspendues comme des peaux de bêtes d’abattoir. Il faut entrer dans ces cercles pour observer ce qu’ils renferment. Comme sur du vélin, l’artiste est venue écrire, par le truchement de plusieurs ustensiles, ce qui constitue sa mémoire personnelle. Dans ces deux agoras à la présence presque dérangeante, louvoyant entre la banale antisèche et le monstre écartelé, se retrouve tout ce qui intéresse l’artiste : des cartes mentales sur l’histoire de la musique occidentale, des schémas sur la discipline équestre qu’est le dressage, des références à la littérature, à la philosophie de Marx… Tout un ensemble de savoirs qui fait le tissage culturel d’une jeune femme allemande née dans les années 1990 et dont le savoir est, de fait, eurocentré. Ici, plutôt qu’une critique, un constat : si le savoir permet une certaine forme de liberté, celui qui est accessible à l’école oriente les futurs adultes dans certaines positions sociales et politiques. Une fois acquises, ces connaissances seront revêtues et aiguilleront la manière de chacun et chacune d’être au monde. Elles créent l’entre-soi d’une certaine élite, qui serait davantage placée au-dessus des « masses », au-dessus du « populaire », non seulement par le capital économique, mais, surtout, par le capital culturel et intellectuel. Ces savoirs, assimilés depuis le plus jeune âge, habillent les subjectivités. L’artiste, en rendant compréhensible son travail non par le détail des acquis (ces œuvres peuvent sembler impénétrables au premier coup d’œil), mais par leur assemblage, propose aux spectateurs et spectatrices, de remettre en question l’autorité de cette sagesse eurocentrée et l’espace qui lui est alloué.

Toutes les images : Raphaela Vogel, vue de l’exposition « My appropriation of her holy hollowness » au Confort Moderne. Courtesy de l’artiste.


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