r e v i e w s

Monde nouveau : Pays tremblés

par Vanessa Morisset

Partout des PAYS TREMBLÉS

« Devant l’œuvre, ne pas rester inchangé »
Patrick Chamoiseau à propos d’une pièce d’Ernest Breleur 

De grandes opérations officielles à priori critiquables (effet d’annonce, one shot, ?) donnent heureusement parfois naissance à des initiatives particulières pensées avec sensibilité et justesse. Au sein du programme Mondes nouveaux dont les limites ont déjà été évoquées ici, certain-es artistes se sont saisi des conditions matérielles annoncées pour se lancer dans la réalisation d’œuvres à même de porter leur voix et leurs idées auprès d’un public (en principe) le plus large possible.  

Stéphanie Brossard Boukan (détail), installation, marbre, pierre volcanique, plume, minéraux divers, verre, dimensions variables, 2021, ADAGP, © Collection Lambert courtesy Maëlle Galerie

Ainsi s’est formé le collectif Pays tremblés pour travailler au projet du même nom, avec pour point de départ les spécificités historiques, géographiques et sociales des iles tropicales de la Caraïbe et de la Réunion d’où sont originaires les artistes. Soumises à l’exploitation industrielle de leurs sols jusqu’à l’empoisonnement (scandale sanitaire du Chlordécone en Guadeloupe et Martinique) et à la montée des eaux actuelle visible sur toutes les plages — qui s’ajoutent aux cyclones et aux éruptions volcaniques, ces iles impliquent pour leurs habitant-es de vivre dans un perpétuel risque de sentir la terre trembler et se dérober sous leurs pieds. Des fléaux dont nous, habitants des territoires continentaux, nous croyions égoïstement à l’abri… Or, avec les émissions des gaz à effet de serre et les dérèglements climatiques qui s’ensuivent, il semblerait bien que la fragilité de la terre ressentie dans les iles ne soit plus seulement des cas singuliers mais la règle générale. 

Données scientifiques et états de faits de l’actualité écologique sont donc sous-jacents au projet élaboré par le collectif Pays tremblés qui ne rassemble pourtant ni scientifiques ni politiques mais des artistes, au nombre de quatre, inspiré-es par une approche glissantienne de la transmission des savoirs par les sensations et l’imaginaire plutôt que les concepts. Ernest Breleur vit et travaille en Martinique où, après avoir pratiqué la peinture, il s’est consacré à la sculpture, au collage, au dessin en passant par l’écriture, dans un travail concentré sur le vivant. Jeune artiste originaire de la Réunion, Stéphanie Brossard, réalise des installations qui mêlent des matériaux usuels de l’art classique et contemporain, par exemple du marbre ou des écrans d’ordinateur, à des éléments issus des paysages volcaniques, roche, sable noir, de la Réunion, dans une mise en tension qui évoque la vie insulaire. Écrivain, poète, théoricien, Patrick Chamoiseau, né à Fort-de-France, écrit pour ce projet conjointement avec Chris Cyrille, jeune critique d’art spécialiste des scènes afro-diasporiques, poète et performeur. 

Ernest Breleur , Sans titre, série féminin 2, apparats féminins, perles, nylon, plumes, 41 x 17 x 15 cm, 2015, courtesy Maëlle Galerie, © Jérome Michel, ADAGP

Leurs textes seront diffusés au sein d’une vaste installation immersive, en résonance avec, en haut, un lustre géant composé de tuyaux et de pluie de perle émettant des bruits d’orage et, en bas, un sol constitué de modules vibrants colorés entourés des grosses pierres qui rappelleront le paysage de la mangrove. Le tout semblera mouvant, à l’image des turbulences du monde, mais aussi dans   le sens d’une ouverture, par le biais d’une esthétique poétique qui invite les spectateur-rices à venir y chercher un nouvel équilibre et à devenir une partie de ce tout, pour elleux-mêmes et pour les autres spectateur-rices qui les regardent et viendront à leur tour… Car l’installation, si elle part du ressenti d’une catastrophe potentiellement imminente, n’a pas une vocation anxiogène mais au contraire le désir de faire événement, telle une étincelle, dans l’esprit des personnes qui voient, sentent les vibrations dans leur corps et écoutent les paroles, dans le but de déclencher une réflexion de fond sur la possibilité de « mondes nouveaux ». Une des grandes qualités du projet consiste en effet à prendre à la lettre l’intitulé du programme gouvernemental. Fort de son héritage philosophique d’une pensée de la globalité à partir d’une expérience singulière et de ses discussions intergénérationnelles depuis plus d’un an, c’est-dire dans la période post-covid, le projet Pays tremblés fait le pari de la capacité des artistes à convaincre, en proposant d’autres imaginaires, de la possibilité d’adopter d’autres paradigmes pour trouver des issues.

Prévue pour avoir une itinérance auprès de différents publics, tant les spécialistes, les amateurs d’art que les non-initiés, l’installation en cours de réalisation sera présentée d’abord à Paris au printemps, puis en Martinique, à la Fondation Clément (sous réserve) et, enfin, il faut l’espérer, partout où le sujet abordé concerne les populations, c’est-à-dire partout. 

1 Cf. l’article de Patrice Joly, « Mondes nouveaux », 02 n°102, automne 2022 
2 Il est important de noter que le groupe n’opère pas de distinction entre artistes et théoricien-es ou artistes et écrivain-es, car chacun-es a des compétences à la fois sensibles et intellectuelles. 

Head image : Ernest-Breleur, L’attrape-pluie, 2021
PVC, cônes de signalisation, peinture, ADAGP, collection Fondation Clement Courtesy Maelle Galerie © Jean Philippe Breleur


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