r e v i e w s

Molinier au Frac MÉCA

par Guillaume Lasserre

Molinier Rose Saumon
Frac Nouvelle Aquitaine MÉCA
Commissariat : Marie Canet, Emmanuelle Debur et Claire Jacquet. 

Jusqu’au 17 septembre 2023

Avec une année de décalage due à l’épidémie de coronavirus, 2023 célèbre le quarantième anniversaire des fonds régionaux d’art contemporain (Frac), étendards de la décentralisation culturelle pour l’art contemporain, très tôt identifiés comme des acteurs essentiels de la politique d’aménagement du territoire à travers leurs deux missions premières : le soutien à la création artistique via la création et l’enrichissement d’un fonds d’œuvres d’art d’une part et sa sensibilisation auprès du public d’autre part. Vingt-deux, puis vingt-trois Frac devaient assurer le maillage du territoire. Liés aux architectures spécifiquement conçues pour eux, les Frac dits de « nouvelle génération » voient le jour au début des années 2010, se dotant de moyens nécessaires à leurs missions fondamentales telles des réserves adaptées à la conservation de leur collection. À Bordeaux, le Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA n’échappe pas à cette évolution, quittant en 2019 son quartier originel des Bassins à flots pour intégrer, sur le quai de Paludate de l’autre côté de la ville, une maison pour la culture formant « une très belle arche, la reprise sous une forme assez abstraite de la vague, de la bouche, du mascaret », explique Claire Jacquet, directrice de l’institution depuis 2007, institution qui dédie son exposition anniversaire à une figure à la fois familière et sulfureuse de la ville : Pierre Molinier (1900-1976). L’exposition s’accompagne d’un livre, non pas un catalogue d’exposition classique mais plutôt un ouvrage qui la prolonge, la complète, en compilant notamment l’intégralité de la bibliothèque de l’artiste.

Pierre Molinier, »Sophie », 1968 @Adagp, Paris, 2023. Collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA

Avec pour sous-titre « Nous sommes tous des menteurs », l’exposition « Molinier Rose saumon » peut surprendre. Il est vrai que célébrer quarante ans d’une institution officielle dont il s’est (a) toujours (été) tenu à la marge, était un pari audacieux. Elle rappelle pourtant qu’à sa création en 1982, les premières acquisitions de la collection du Frac Nouvelle-Aquitaine furent une trentaine d’œuvres de Molinier. Englobant tous les aspects d’une œuvre longtemps décriée et aujourd’hui étonnamment contemporaine, la manifestation cherche à explorer ses sources d’inspiration et d’appartenance directe, en particulier à travers des archives et témoignages inédits, tout en pointant des filiations avec des artistes contemporains, de Cindy Sherman à Luciano Castelli, et des affinités artistiques avec des figures historiques à l’image de Claude Cahun et d’Hans Bellmer. La dimension érotique a conduit à en interdire l’accès au moins de dix-huit ans. On peut questionner ce choix mais l’époque est aux interdits et à la dénonciation facile et le souvenir amer qu’a laissé dans la capitale girondine l’exposition « Présumés innocents » a assurément conduit à la prudence. Le Frac a pris soin cependant de dédier une salle spécifique, adaptée à tous les publics qui permet une première approche du travail de l’artiste, et réunit également neuf autres artistes, dont la photographe italienne Lisetta Carmi, qui partagent avec Molinier des affinités esthétiques et politiques. L’exposition en tant que telle est divisée en sept entrées thématiques qui en constituent la colonne vertébrale.

Né avec le siècle dernier à Agen, Pierre Molinier compte trois passions : « la peinture, les filles et les pistolets ». Il s’établit à Bordeaux en 1919 pour y exercer le métier de peintre en bâtiment auquel il se livrera jusqu’en 1960, année où il choisit de se consacrer entièrement à la création plastique. Jusqu’en 1951, il développe une peinture figurative postimpressioniste assez classique. Cette année-là, lors du trentième salon des indépendants bordelais dont il fut, bien des années auparavant, l’un des co-fondateurs, il présente le « Grand Combat », toile mi abstraite mi figurative, ambigüe, présentant un enchevêtrement de corps contorsionnés, imbriqués, indissociables les uns des autres. Le tableau choque la bourgeoisie bordelaise qui le juge indécent au point de le couvrir d’un voile durant toute la durée de l’exposition, voile sur lequel Molinier appose un texte à vocation de manifeste qu’il adresse à ses collègues, le motif d’une rupture retentissante et médiatisée d’avec la bonne société bordelaise. La rupture est totale, à la fois institutionnelle, esthétique et sociale. « Il aura fallu un peu plus de 50 ans à Pierre Molinier pour rompre définitivement avec les valeurs morales et esthétiques de l’académie et passer ainsi, fièrement, de l’autre côté » peut-on lire dans le texte accompagnant l’exposition. Le premier Molinier était mort quelques mois plus tôt. En 1950, l’artiste érigeait en effet prématurément sa propre tombe, surmontée d’une croix noire et d’une épitaphe : « Ci-gît Pierre Molinier. Ce fut un homme sans moralité, il s’en fit gloire et honneur. Inutile de pleurer pour lui ». Dans son petit appartement du 7 de la rue des Faussés dans le vieux Bordeaux, la chambre transformée en boudoir sera désormais lieu de travail, de jouissance, d’amours polyphoniques, d’onanisme, de performances de genre. Il s’attèle à son projet d’intensification du réel et d’amplification du plaisir, découvrant la photographie en 1955. Au départ, simple outil d’enregistrement destiné à ses archives personnelles, le médium va très vite lui permettre de vivre entièrement ses fantasmes. Il développe alors un art du simulacre dans lequel il se met lui-même en scène dans des jeux autoérotiques fétichisés comme le montre la série des six autoportraits de 1955. Cette même année, André Breton répond avec enthousiasme à l’envoi que lui a adressé l’artiste, le proclamant « maitre du vertige ». Mais après une exposition monographique à Paris, il est exclu du mouvement par Breton en 1959, aussi vite que ce dernier l’avait accueilli. Il reste un artiste satellite du Surréalisme, tout comme l’écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903-1951), qu’Hamid Shams (né en 1990 à Téhéran, vit et travaille à Paris) va réunir avec Molinier dans son installation « The Spell of Reviving the Dead Beloved » (Le sortilège de résurrection du défunt aimé), imaginant une rencontre amoureuse entre ces deux asociaux réfractaires lors d’un rituel de résurrection performatif.

Pierre Molinier, « Je rampe vers Gehamman », vers 1970 – 1976, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Adagp, Paris, 2023. Crédit photographique : Frédéric Delpech

L’exposition aborde l’espace domestique de Molinier à travers des documents originaux, souvent inédits, et des facsimilés. Les plans de l’appartement, tels que les rapporte sa fille Françoise Molinier, permettent d’appréhender le lieu dans sa forme à la fois spatiale et chronologique. 

Au cours des années cinquante, Molinier va formuler les prémices de la « Secte des voluptueux », club des plaisirs entre adultes consentants où « l’androgynie est de rigueur. Ne peut être admis dans la secte celui ou celle qui a la prétention d’être essentiellement femme ou homme. (…) » écrit-il dans ses notes. Il incarne alors, pour le groupe de libertins, un accès à une sexualité libérée et récréative, à une époque où tout un corpus littéraire défie la censure, de la publication en 1954 de « Histoire d’O » de Pauline Réage, à celle de « Emmanuelle » – distribué clandestinement par les époux Arsan – en 1959. La question de l’orgasme, du pouvoir de transformation et de mutation, est au centre de ses réinterprétations. Sorcier, guérisseur, il prend volontiers le titre de chamane. Alors que s’achève le temps de la modernité, l’influx oriental va lui permettre de sortir d’une histoire des arts purement occidentale pour ouvrir à la possibilité de la création d’un langage occulte et queer.

Un « Cabaret Molinier », sorte d’exposition dans l’exposition ou plutôt de défilé de mauvaise compagnie imaginé par Arnaud Labelle-Rojoux, offre une scène ouverte pour les artistes qui gravitent autour de Molinier, figure centrale d’un réseau de complicités où l’on croise pêle-mêle, Larry Clark, Marie Losier, Michel Journiac, Jean Dupuy et bien d’autres. Joliment intitulée « Au corset qui tue », l’installation composite tient du spectacle visuel avec ses rôles polymorphes. Elle offre un autre regard sur l’œuvre d’un artiste qui, considéré en son temps comme marginal, est aujourd’hui une figure emblématique de l’art en France comme à l’étranger. L’exposition bordelaise multiplie les références contemporaines et les affinités transgénérationnelles. Marie Canet, Emmanuelle Debur et Claire Jacquet, les trois commissaires, ont pris soin d’éviter l’écueil des anecdotes de boudoir, avec la volonté de « défétichiser » cet artiste hédoniste. Molinier est mort comme il a vécu, avec fracas. En 1976, apprenant qu’il est atteint d’un cancer de la prostate qui le condamne à l’impuissance, il se suicide d’une balle dans la bouche, préméditant son geste dans une note qu’il a pris soin d’épingler sur sa poitrine. Pierre Molinier comptait trois passions : « la peinture, les filles et les pistolets ».

Lisetta Carmi, « I Travestiti, Renée »
de la serie « I Travestiti », 1965 – 1970, Collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA

1 Claire Jacquet, citée dans « Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. Les passeurs d’art », in La MÉCA. Au cœur de la culture en Nouvelle-Aquitaine, Le festin HS, juin 2019, p. 60.
2 Présumés innocents, Capc musée d’art contemporain de Bordeaux, du 8 juin au 1er octobre 2000. Trois ans de préparation, quatre-vingts artistes et plus de deux-cents œuvres ont été balayés par un combat juridique porté par l’association La Mouette à travers sa plainte visant les trois organisateurs de l’exposition du Capc pour « diffusion de messages violents, pornographiques ou contraires à la dignité humaine susceptibles d’être vus par des mineurs ». Une plainte éteinte par un non-lieu après dix ans d’une procédure qui a néanmoins laissé des traces. Voir Ondine Millot, Roxana Azimi, « ‘Présumés innocents’, l’expo sur l’enfance qui scandalisa Bordeaux et changea le monde de l’art », M le Mag, 19 mars 2021, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/03/19/presumes-innocents-l-expo-sur-l-enfance-qui-scandalisa-bordeaux_6073753_4500055.html 
3 Guillaume Lasserre, « Pierre Molinier, fille magique », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 30 décembre 2022, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/301222/pierre-molinier-fille-magique 
4 Ibid.
5 « Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un de ses vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer, et peut-être du pire. Les photographies jointes à votre envoi ne laissent aucun doute sur votre aspiration en ce sens et il me paraît difficile de porter le trouble plus loin. Elles sont aussi belles que scandaleuses, à l’unisson de tout ce que vous m’avez fait déjà entrevoir de votre œuvre ».
6 Pierre Molinier, Notes, non datées, reproduit à la page 3 du dossier de presse de l’exposition. 

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