r e v i e w s

Minia Biabiany, Pluie sur mer

par Vanessa Morisset

Grand Café, Centre d’art contemporain d’intérêt national, Saint-Nazaire
8.10.2022 – 31.12.2022

Un solo show au Grand Café de Saint-Nazaire, en même temps qu’une participation à l’exposition collective « Shéhérazade la nuit »au Palais de Tokyo, où elle occupe deux grands espaces à elle seule… On pourrait être tenté·e de dire que Minia Biabiany a le vent en poupe, si cette métaphore marine n’était pas justement problématique, du moins c’est ce qu’elle s’applique à nous démontrer. En arrière-plan de ses œuvres et de ses expositions, il en est toujours un peu question, par le biais de la traversée de l’Atlantique, mais dans une perspective inversée. Non pas du point de vue de la propulsion efficace qui pousse le bateau vers l’avant, ni du ponton sous le ciel clair, mais du dessous, des fonds de cales, de la « matrice-gouffre », comme l’écrivait Édouard Glissant (la pensée de la relation du philosophe pourrait d’ailleurs être déployée tout au long de cette review si on voulait la développer), ce trou noir d’une histoire de déportation non écrite. Et si, dans le contexte architectural et culturel du Palais de Tokyo, en compagnie d’autres œuvres d’art, la question est plus ou moins perceptible, au Grand Café, avec ses baies vitrées qui donnent sur les palmiers plantés en centre-ville pour faire exotique – notamment sur le rond-point pile devant, dans cette cité de construction navale au passé de transport maritime – notamment vers les colonies, l’endroit d’où œuvre Minia Biabiany prend tout son sens. 

L’exposition « Pluie sur mer » nous est comme venue du milieu de l’océan. 

Installée en Guadeloupe (où elle est rentrée après des études à l’école d’art de Lyon), l’artiste a réalisé des pièces qu’elle rassemble en des installations sur un mode à préciser d’emblée, tant il est essentiel à son travail. Les éléments y occupent l’espace en étant à la fois dispersés et reliés, indépendants et solidaires, comme des constellations ou des archipels, ces métaphores géographiques n’étant pas seulement des évocations poétiques, mais, plus radicalement, des schémas d’organisation de la pensée, marqués par des vides à combler. 

Minia Biabiany, Souffle, 2022. Sable volcanique, céramique, corde de filets de pêche, feuille de bananier séché, flotteurs en caoutchouc, métal, lin, fil de coton, verre soufflé, dimensions variables. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Vue de l’exposition pluie sur mer au Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2022
Courtesy de l’artiste, photographie Marc Dommage

Dans la première salle du parcours, deux vidéos invitent à une immersion dans cet état d’esprit : des textes, de diverses provenances, écrits à l’écran et dits par une voix off, accompagnent et commentent très singulièrement des images de forêts tropicales, de bananeraies décimées. Dans Learning From the White Birds, de 2021, ces textes nous disent que l’apprentissage est comme le double mouvement d’inspiration et d’expiration de la respiration, similaire aussi aux battements d’ailes des oiseaux : il est en somme une circulation d’air qui nous traverse et nous porte. Pawòl sé van, une vidéo de 2020 projetée en alternance, en comparant les mots aux vents qui, nés en mer, agitent les îles et leur végétation (le titre de la vidéo signifie en créole : « les mots sont le vent ») ne suggérait pas autre chose. Chez Minia Biabiany, les langues et les pensées sont des souffles. Elles s’enchevêtrent entre elles, comme l’avait souligné Chris Cyrille dans sa belle intervention qui lui avait valu le prix AICA France en 2020. 

Juste à côté, dans la grande salle du bas, l’installation L’Oubli présent, lectures tracées produite pour l’exposition, transforme le sol et le plafond du Grand Café en une mise en miroir de la terre et du ciel. L’un est parcouru d’ondes dessinées en sel tandis que l’autre se pare d’une toile bleu nuit où est tracé un ensemble de constellations aux noms inventés, évocateurs de la géographie et de l’histoire caribéennes. Entre les deux vont et viennent des poutres de bois calciné, des réseaux de fils tendus traçant les contours de portes virtuelles, arrimées au sol par de petites sculptures en céramique aux formes mi-géométriques mi-organiques élémentaires, et, bien sûr, le vide d’un courant d’air imaginaire. Ainsi décrit, le tout pourrait, il est vrai, sembler par trop symbolique et appuyé, mais la respiration entre les éléments nous éloigne de cet écueil et nous amène au contraire à penser que l’évocation de cette terre et de ce ciel n’a pas vocation à revendiquer une spécificité locale, mais à suggérer un point de départ pour repenser le monde. 

Le travail de Minia Biabiany se situe toujours un cran plus loin qu’il n’y paraît. 

À l’étage, une autre grande installation, intitulée Souffle, travaille l’espace, mais en s’ancrant plus particulièrement au sol, qu’elle occupe, qu’elle délimite, qu’elle ponctue, tels les pas d’une danse secrète sur le parquet d’une salle de bal. Quelques éléments suspendus élèvent toutefois le regard, une grande voile schématisée, de nouveau une porte virtuelle, ici faite de cordes de filets de pêche usagés, et, objet des plus surprenants, à la fois lourd et léger, menaçant et rassurant, une grande sculpture en verre teinté d’une couleur de sable sombre impose ses paradoxes à qui passe par là. Ses arabesques complexes ont pour modèle l’intérieur du volcan de La Soufrière. Soit une puissance remontée du plus profond de la terre qui en façonne la surface au rythme de ses éruptions. Métaphoriquement, l’élément en suspension jaillit du sol lui-même. Ce qui semble être aérien est en réalité sous-terrain. Là encore, le paysage que l’on croit se représenter mentalement dépasse le stade de la géographie singulière et évacue tout exotisme pour se poster là comme une mystérieuse révélation. Car, dans le travail de Minia Biabiany, les formes parviennent à incarner avec sobriété et élégance un propos qui ne consiste pas tout à fait en des idées – en tout cas pas au sens où, parfois, des œuvres illustrent des thèses – mais plutôt en des mouvements de pensée, qui trouvent à s’exprimer avec une sorte d’évidence, comme dans d’autres œuvres d’artistes originaires ou inspiré·es de la culture insulaire. Décidément, quelque chose d’important est en train de se passer dans la Caraïbe.

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1 https://aicafrance.org/prix-aica-france-2020-chris-cyrille-presente-minia-biabiany/
2 Voir le travail du collectif Pays tremblés : https://www.zerodeux.fr/reviews/pays-trembles/

Head Image : Minia Biabiany, L’Oubli présent, lectures tracées, 2022. Céramique, fils de coton, bois brûlé, gros sel, bordés (bois de bateau usagé), impression sur tissu, « tronc » de bananier séché, fleur de bananier, dimensions variables. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Vue de l’exposition pluie sur mer au Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2022
Courtesy de l’artiste, photographie Marc Domage



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