Hamishi Farah. Devant la douleur des autres
Hamishi Farah. Devant la douleur des autres, Frac Lorraine, Metz, commissariat : Fanny Gonella, du 17 octobre 2025 au 1er février 2026
L’exposition monographique d’Hamishi Farah (né en 1991 à Melbourne, Australie1, vit et travaille à Berlin) au Frac Lorraine, la première dans une institution française de l’artiste somali-australien, questionne la représentation de la souffrance et la posture du témoin. Son titre volontairement programmatique est emprunté à l’essai incandescent de Susan Sontag, qui interroge la manière dont la souffrance est représentée et perçue par le public, notamment à travers les images de guerre. Mais là où Sontag questionne la position du spectateur face à l’image de la douleur, Farah va plus loin. Il met en crise la structure même du regard, la fabrique médiatique de l’empathie et la responsabilité du témoin.

Artiste autodidacte, Farah explore les contradictions inhérentes aux domaines de la représentation, de la politique et de la philosophie, et leur impact sur la production artistique contemporaine. Interrogeant les limites de l’image et de la victimisation dans la société postcoloniale, son travail se définit par une approche critique, souvent teintée d’ironie, et une volonté de déconstruire les récits dominants à travers la pratique de la peinture. L’artiste revisite ici la notion de souffrance, non pas comme une simple expérience individuelle, mais comme un phénomène profondément lié aux structures sociales et aux rapports de pouvoir. Examinant la façon dont l’histoire de l’art perpétue les structures visuelles qui continuent d’influencer notre perception de l’humain, il utilise différents médiums pour mettre en lumière les formes contemporaines de violences et d’injustices, tout en invitant le visiteur à interroger sa propre position « devant la douleur des autres ».
Les œuvres présentées questionnent la manière dont l’art peut à la fois exposer et transformer la perception de la douleur. Farah met ainsi en tension le regard du spectateur, l’obligeant à réfléchir au sens et aux implications de ce qu’il voit. Il ne se contente pas de montrer la souffrance, invitant à une prise de conscience collective, à une remise en question des schémas de domination et d’exclusion. L’exposition au Frac Lorraine s’inscrit dans une démarche engagée, dans laquelle l’art devient un outil de pensée et de transformation sociale. Au fil de son travail, Hamishi Farah a développé une réflexion sur le portrait. Il se penche ici sur la différence de traitement, qu’il soit visuel ou social, entre, d’une part, le témoignage de la souffrance conduisant à une sanction, et d’autre part, la mise en scène de cette souffrance qui, parfois érotisée, devient une expérience désirable. S’inspirant de codes visuels liés à des textes bibliques, Farah s’est en particulier intéressé à la figure du témoin. Ce thème prend forme dans une captivante série de toiles inédites, à la croisée des genres du paysage et du portrait. Intitulée Untitled (Loth’s Wife),elle met en scène deux imposantes stalagmites de sel dressées sur les rives de la mer Morte, l’une en Jordanie, l’autre dans la partie du territoire palestinien devenu Israël en 1948. Ces formations naturelles résonnent comme les échos d’un passage biblique tiré de la Genèse, et de sa condamnation morale, évoquant la fuite de Loth et de sa famille hors de Sodome. La femme de Loth, désobéissant à l’injonction divine de ne pas se retourner, fut tragiquement changée en statue de sel. Par ce biais, l’artiste met en lumière la façon dont conférer des qualités humaines à des éléments naturels, il crée un lien entre culture et nature, y ancrant ainsi une histoire, en l’occurrence celle de la punition divine. Farah explore la complexité de notre rapport au paysage, à la fois comme espace de contemplation et comme théâtre de conflits. Il détourne cette tradition picturale, historiquement associée à un sentiment d’appartenance territoriale, pour en révéler l’envers, à savoir, la violence des guerres d’appropriation et le désir de transcender nos limites corporelles en s’assimilant au paysage. Avec Untitled (Loth’s Wife), l’artiste amalgame l’horreur de la perte et la beauté sublime des paysages désertiques. Sans les représenter directement, il dévoile les tensions entre domination et identification, entre terre conquise et terre à préserver. Ainsi, le paysage se fait miroir de notre condition humaine, capable de révéler nos fragilités et nos aspirations les plus profondes. L’association de cette série de toiles avec des sculptures2 issues de la tradition religieuse occidentale, et présentées dans la salle principale en dessous, institue une fraternité contrariée entre image sacrée et image contemporaine, entre culte et spectacle.

Photo Fred Dott
Deux autres tableaux récents de l’artiste sont présentés dans cette même salle. Le portrait, conceptuel, du philosophe allemand de la théorie critique et de la raison communicationnelle, Jürgen Habermas. Farah interroge ici la position du témoin intellectuel occidental face aux violences contemporaines, notamment le conflit à Gaza3, critiquant implicitement la « raison communicationnelle » habermassienne et les limites morales des démocraties européennes, pour mieux souligner les contradictions entre discours rationnel et silence face à certaines souffrances. Le second est un portrait non titré4 (2025) de Joe Chialo, sénateur à la culture de Berlin, homme politique noir conservateur d’origine tanzanienne, controversé pour ses positions répressives en matière culturelle et sur la Palestine. Si Habermas incarne l’intellectuel blanc rationnel mais impuissant, Chialo symbolise l’instrumentalisation raciale dans la répression culturelle allemande contemporaine. Ces peintures prolongent la réflexion de l’artiste sur le portrait comme outil politique et sur l’héritage chrétien de la morale punitive. Farah les utilise pour exposer les contradictions morales de l’Europe postcoloniale et post-Shoah.
En mettant en jeu notre rapport à la souffrance, à l’empathie et à la responsabilité, « Devant la douleur des autres » ébranle par le trouble qu’elle provoque. Hamishi Farah y déploie une œuvre critique et contemporaine, inscrite dans le sillage des réflexions de Susan Sontag, pour offrir au public une expérience esthétique et intellectuelle autour de la question de la douleur et de sa représentation. Refusant la facilité de la dénonciation pure ou de la compassion indifférenciée, elle oblige à penser la structure médiatique du regard et la façon dont les récits religieux continuent de modeler notre sensibilité politique. L’art d’Amishi Farah est moins dans la révélation subite que dans la mise à l’épreuve prolongée, une expérience longue, dérangeante, nécessaire.
- Récemment basé à Berlin après avoir vécu aux États-Unis, Farah a définitivement quitté la scène de l’art contemporain australien en 2016, dénonçant le racisme institutionnel.
- Prêtées par le musée de La Cour d’Or, voisin du Frac Lorraine à Metz.
- Jürgen Habermas, dans une déclaration cosignée le 13 novembre 2023, a condamné les attaques du Hamas du 7 octobre comme un « pogrom » barbare, affirmant que l’Allemagne doit s’engager pour protéger les vies juives et le droit à l’existence d’Israël, en vertu du principe « Plus jamais ça ». Dans les milieux académiques et médiatiques allemands, les positions sont longtemps restées pro-israéliennes, soulignant la nécessité d’une solidarité face à l’antisémitisme ressurgissant. Cette prise de position a été critiquée pour son manque d’attention à la souffrance palestinienne et pour contredire les propres idées d’Habermas sur la communication et la justice.
- Ce portrait a été retiré d’une exposition lors de la Transmediale de Berlin cette année en raison de son caractère jugé « inapproprié » par l’institution. L’artiste note à ce propos le « cynisme absolu et incessant » généralisé qui entoure la Palestine au sein de la politique allemande.
Head image : Anonymes, buste de Christ, retable Martyre de Sainte Agathe, retable Martyre des saints Crépin et Crépinien. Collection Musée de La Cour d’Or, Metz. Vue d’exposition, Hamishi Farah. Devant la douleur des autres, 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz, 16 octobre 2025 – 1er février 2026. Photo Fred Dott
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- Du même auteur : Emmanuel Van der Auwera, "Saturn", Nicolas Daubanes au musée d'Art moderne de Céret, au musée de l'Armée et au Panthéon., Biennale Son, Camille Llobet, Après la fin. Cartes pour un autre avenir,
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