Emmanuel Van der Auwera, « Saturn »
Emmanuel Van der Auwera, « Saturn »,commissariat : Alessandra Prandin, Emmanuel Van der Auwera, CAP Saint-Fons, du 20 septembre au 29 novembre 2025
Au CAP Saint-Fons, installé dans un ancien lycée de la banlieue lyonnaise, Emmanuel Van der Auwera (né en 1982 à Bruxelles où il vit et travaille) déploie « Saturn », sa première exposition monographique dans un centre d’art français construite comme un dispositif d’enquête sur la désagrégation du réel à l’ère des images synthétiques et de la post‑vérité. L’accrochage fédère vidéosculptures1et installations filmiques autour d’un fait divers qui, par sa circulation médiatique, sert de nœud problématique, abordant la fragilité des preuves, la mutation des voix et la capacité des technologies, notamment l’intelligence artificielle (IA), à recomposer et à effriter l’archive. Ici, un labyrinthe d’écrans et de projections questionne l’humain face à la machine, le réel face à son ombre pixélisée. Entre effroi et fascination, l’exposition s’impose comme un écosystème immersif dans lequel le visiteur devient le sujet d’une expérience sensorielle vertigineuse. Le titre apparaît comme une énigme mythologique. Saturne, le titan dévorant ses enfants dans la toile de Goya, n’est pas ici un astre distant, mais une allégorie viscérale, celle de la boucle infernale de la consommation technologique, dont nous engloutissons les images pour être, à notre tour, dévorés par elles.

L’artiste opère par juxtapositions et par coupes. L’espace de monstration est divisé en deux. Une zone dans laquelle la vidéo domine et se dérobe, à l’aide d’écrans, de diffractions du visage, de voix fragmentées, et une autre au sein de laquelle la matérialité, à travers la présence de moulages et de photographies d’objets signifiants, comme une porte bloquée par une ceinture, des impressions de projectiles ou des gels balistiques, impose une gravité tactile au spectre médiatique. Cette stratégie d’oscillation entre image immatérielle et relique matérielle force le visiteur à négocier en permanence entre témoignage et mise en scène. Au cœur du parcours se trouve un entretien filmé dont la présence est à la fois centrale et éclatée. La voix de Leonard Pozner, père d’une des victimes de la fusillade de Sandy Hook2, affleure grave et hachée dans le dispositif, livrant des vérités intimes sur le deuil, le conspirationnisme qui hante les réseaux et les deepfakes3 qui ressuscitent les morts numériquement. Son visage n’apparaît jamais en entier, seulement par fragments épars, ses traits étant diffractés et partiellement masqués par des processus d’altération numérique. L’opération est double : restituer une parole individuelle qui a été instrumentalisée par les théories du complot, tout en montrant comment cette parole elle‑même peut être contaminée par les régimes technologiques de reproduction et de falsification. Le choix de travailler avec ce matériau fait basculer l’exposition d’une réflexion abstraite sur la post‑vérité vers une interrogation éminemment éthique et concrète. Les éléments physiques tels que les moulages, les photographies ou les gels balistiques fonctionnent ici comme contrepoids. Ils détiennent une « lourdeur » qui empêche le parcours de se réduire à une pure démonstration théorique sur la falsification. Toutefois, ces mêmes objets participent d’une esthétique de reconstitution en étant à la fois indices et mises en scène d’indices, questionnant la matérialité quand elle est exposée comme preuve et comme art. Van der Auwera refuse la nostalgie d’un réalisme entier. Il propose plutôt une esthétique critique des traces, qui montre combien la preuve devient, dans le champ médiatique contemporain, un objet de circulation et d’exploitation.
Dans le vaste espace de l’ancien gymnase est projetée, sur un écran monumental, la vidéo Saturn qui donne son nom à l’exposition. L’œuvre mêle plusieurs témoignages au rythme d’images générées par un logiciel d’IA à partir de photographies issues d’archives en ligne. Ainsi, Saturn pousse à l’extrême la notion de documentaire, dans son rapport à la preuve, et celle de fiction, dans sa reprise des codes du cinéma et des simulations hyperréalistes. L’artiste use du langage de la fiction pour composer un récit visuellement équivoque qui réussit à surplomber la réalité. En imposant une discipline du regard, l’exposition désapprend la consommation immédiate de l’émotion et exige une écoute prolongée. La durée, l’attente et la répétition deviennent des outils de résistance contre la voracité attentionnelle des plateformes. Plutôt que d’offrir une « réparation » facile, Van der Auwera met en scène la difficulté même de la réparation. Comment témoigner, comment croire, comment protéger la dignité des personnes concernées lorsque les outils mêmes de représentation peuvent les trahir ?
Saturn réussit à rendre sensible la dialectique entre visibilité et effacement. Les dispositifs vidéo, par leur stratégie d’obstruction, empêchent l’empathie spectaculaire et ralentissent la lecture. À l’inverse, cette même stratégie peut paradoxalement créer une distance critique excessive chez certains spectateurs, un refroidissement émotionnel, à mesure que la sophistication technique remplace l’intensité immédiate du contact humain, effet collatéral inévitable d’un geste artistique qui cherche à politiser le regard en multipliant les médiations techniques. Le commissariat d’Alessandra Prandin, directrice du CAP Saint-Fons, opère ici comme une mise en intrigue. Le parcours tient du dossier reconstitué plutôt que de la narration linéaire, et cette option curatoriale renforce la dimension critique. En choisissant d’articuler objets et écrans, Prandin et l’artiste installent un régime d’incertitude propice à la réflexion collective, tout en soulignant la responsabilité des institutions, muséales comme médiatiques, dans la transmission des faits.
« Saturn » n’offre ni panacée ni bulletin accusateur. L’exposition pose des exigences, et rappelle que la crise des images n’est pas seulement technique, mais aussi morale et sociale. L’IA et les dispositifs de communication ne se contentent pas de produire faux et apparences trompeuses. Ils reconfigurent les pratiques du deuil, du témoignage et de la justice symbolique. L’exposition refuse la posture consolatrice, renvoyant la responsabilité au visiteur, à l’institution et au discours critique. En nous forçant à confronter notre propre déni, Emmanuel Van der Auwera nous rend plus humains.
1 Les filtres polarisants des écrans ont été retirés, si bien qu’à l’œil nu, ils ne produisent que de la lumière blanche. Des écrans plus petits, dispersés en amont de l’écran principal, restituent une image fragmentée qui pousse le visiteur à se déplacer afin de reconstituer l’image.
2. L’école primaire du village de Sandy Hook, près de Newton, dans le Massachusetts, aux États-Unis, a connu, le 14 décembre 2012, l’une des pires tueries de masse, causant la mort de vingt-six personnes, dont vingt enfants.
3. Image, vidéo ou séquence audio modifiée ou fabriquée au moyen d’une technique de synthèse multimédia (deepfake technology) reposant sur l’intelligence artificielle.
Head Image : Emmanuel Van der Auwera, vue de l’exposition « Saturn » centre d’art de Saint-Fons, 2025
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- Du même auteur : Nicolas Daubanes au musée d'Art moderne de Céret, au musée de l'Armée et au Panthéon., Biennale Son, Camille Llobet, Après la fin. Cartes pour un autre avenir, Wolfgang Tillmans,
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