r e v i e w s

Biennale Son

par Guillaume Lasserre

Biennale Son, Valais, Suisse, bilan et perspective

Orchestrée par Jean-Paul Felley, son fondateur, et Maxime Guitton, commissaire invité, la seconde édition de la Biennale Son, qui s’est achevée le 30 novembre dernier dans le canton du Valais en Suisse, a consolidé le succès de la première en amplifiant son ambition. Plus de cent huit artistes investissaient vingt-trois lieux patrimoniaux, à commencer par l’ancienne centrale hydroélectrique de Chandoline à Sion, rebaptisée La Centrale, et devenue son emblématique Q.G., mais aussi le Manoir de Martigny, l’église brutaliste Saint-Nicolas d’Hérémence, ou encore l’ancien pénitencier de Sion. La manifestation s’est étendue sur treize semaines au lieu de six il y a deux ans, avec une fréquentation en hausse, un rayonnement international accru avec des publics venus de toute la Suisse mais aussi de France et d’Italie, des collaborations prestigieuses, avec le Centre Pompidou notamment, et une programmation pluridisciplinaire immersive mêlant installations, performances et œuvres silencieuses, valorisant le son comme vecteur écologique, politique et sensoriel dans l’art contemporain. Si, pour certains visiteurs, l’ampleur de la dispersion géographique a pu diluer l’expérience, l’extension temporelle a permis de rattraper quelque peu cette distorsion en autorisant une découverte plus approfondie. En à peine deux éditions, la Biennale Son s’impose d’ores et déjà comme un événement mature et fédérateur qui ancre durablement le Valais sur la carte de l’art sonore européen, promettant une troisième édition ambitieuse.

Vinyl Art Fair, Biennale Son. photo Olivier Lovey © Biennale Son.

L’un des indéniables temps forts de cette seconde édition a été le récital, au sein de l’église Saint-Nicolas d’Hérémence, de Thomas Dahl, organiste titulaire de l’église Saint-Pierre de Hambourg en Allemagne, et interprète historique du Requiem de Hanne Darboven. Dahl intègre des extraits du monumental Requiem (op. 19-22) de l’artiste conceptuelle allemande à la Toccata et fugue en ré mineur de Bach (BWV 565) créant un contraste saisissant entre la rigueur mathématique, répétitive et presque hypnotique de Darboven, et l’énergie dramatique et virtuose du baroque « bachien »[EF1] . Dans ce cadre alpin et architectural si particulier, avec la réverbération naturelle du béton et la lumière filtrante par les vitraux abstraits, ce programme a pris une dimension presque méditative et spatiale, en parfaite résonance avec l’esprit exploratoire de la Biennale Son, offrant un dialogue entre minimalisme conceptuel contemporain et grandeur baroque, dans un lieu qui amplifie à la fois la fragilité et la puissance du son. Il faut saluer l’initiative de la Biennale Son qui, dans sa programmation, autorise cette maintenance des formes, précieuse pour une œuvre exigeante telle que le Requiem de Darboven qui n’existe, comme toute œuvre, que lorsqu’elle est jouée pour être entendue.

Autre performance remarquée et remarquable, l’une des plus radicales et immersives de la manifestation, l’interprétation intégrale de Empty Words de John Cage par Vincent Barras, présentée fin septembre à La Centrale. Composée entre 1973 et 1975, Empty Words est une œuvre marathon pour voix seule, à la fois texte et partition, basée sur le Journal d’Henry David Thoreau. Cage y applique sa méthode d’écriture dans laquelle le hasard fait loi, le passage d’une note à l’autre étant déterminé par tirage au sort, consultation d’hexagrammes chinois ou superposition de transparents avec des papiers froissés, afin de revenir à une langue d’avant la syntaxe, ce que Cage appelle « démilitariser le langage ». Il déconstruit progressivement le texte en quatre parties de deux heures chacune. Cage souhaitait que l’œuvre soit jouée de la tombée de la nuit à l’aube, avec des pauses pour permettre au public de se restaurer et de laisser le temps et les sons environnants s’infiltrer. C’est exactement ce format qui a été respecté ici, environ douze heures au total, avec trois pauses de trente minutes. Dans cette déstructuration des mots, les voyelles disparaissent au fur et à mesure. Poète sonore, performeur, historien de la médecine et traducteur, notamment de Cage en français, Vincent Barras s’imposait comme le fil rouge de cette édition. Associé à la danseuse Caroline de Cornière, il assurait fin octobre, toujours à La Centrale, une performance de six heures qui consistait à dire tout le corps en mobilisant les moyens du langage verbal et gestuel, parlé et dansé. C’est également lui qui clôturait cette seconde édition en proposant, le dernier jour, une après-midi de poésie radicale en compagnie de Michèle Métail, Laura Vazquez ou encore Olivier Cadiot.

Vincent Barras et Caroline de Cornière, interprété par Vincent Barras., © Biennale Son.

La danse n’était pas en reste cette année, à l’image de la proposition de la chorégraphe gréco-suisse Alexandra Bachzetsis, avec son solo performatif Rush(es), une exploration de la relation complexe entre le corps et l’identité, à travers une danse physique, intense et instinctive. Le corps devenait un outil de transformation, de résistance et de questionnement sur le sens même d’« être soi » aujourd’hui. L’une des spécificités de la Biennale Son est le fait que les répétitions ont lieu durant les heures d’ouverture de l’exposition à La Centrale. Ce qui peut sembler de prime abord dérangeant témoigne des temporalités différentes entre deux façons d’exposer, la monstration et l’écoute, entre deux disciplines, les arts visuels et les arts sonores. Ces répétitions ont l’avantage de montrer comment on travaille avec le son, comment on agence les œuvres entre elles. Il faut accepter, par exemple, une déperdition sonore de certaines pièces, parfois une cacophonie plus ou moins maîtrisée.

Cette seconde édition a aussi vu la création de la première Vinyl Art Fair, confiée au producteur italien Fabio Carboni – créateur du label Die Schachtel et dirigeant de la plateforme de distribution Soundohm –, et à Sara Serighelli – collaboratrice de SPRINT, maison d’édition italienne indépendante et artistique. Créée sur le modèle des salons de livres d’art, cette foire était curieusement absente du monde de l’art contemporain.« Il ne s’agit pas simplement de musique ou d’édition, mais d’une réinvention radicale de la manière dont l’art peut habiter le son et dont le son peut se manifester comme art »,confie Jean-Paul Felley. Un univers parallèle d’expression artistique dont la volonté de le reconduire passe par une réflexion sur son accès, conscient du manque de public lors de ce nouveau rendez-vous. Sans revenir sur l’ensemble des expositions, parmi lesquelles celle, majeure, qui occupait La Centrale, ou celle qui investissait pour la première fois l’ancien pénitencier de Sion, et qui furent abondamment présentées dans le dossier publié dans le précédent numéro de 02, on évoquera tout de même la proposition accueillie par le Manoir de la ville de Martigny. Cette ancienne demeure familiale érigée en 1730 et transformée en centre d’art contemporain municipal, était investie par l’artiste français basé à Bruxelles, Pierre Leguillon, qui y déployait son généreux « Erratum musical », terme repris à Marcel Duchamp, désignant à la fois l’intitulé de l’exposition et la section musicale du musée des Erreurs que Leguillon fonde et installe dans son appartement bruxellois en 2013. Il la met ici en résonance avec des pièces du Centre Pompidou à Paris et du musée du Son/Fondation Guex-Joris à Martigny. Des objets imprimés modestes relient les salles entre elles, chacune représentant un type de musée occidental, qu’il s’agisse de peinture, des arts et métiers, d’anthropologie… Le résultat, à la fois drôle et singulier, questionne nos perceptions de l’art et de la musique. Surtout, l’exposition fait du bien si l’on en croit les visiteurs que l’on croise tout sourire. Pierre Leguillon possède ce talent rare de rendre heureux, et par les temps qui courent, c’est considérable.

Vincent Barras &Caroline de Corniere, Corps entier. photo Olivier Lovey © Biennale-Son

La troisième Biennale Son se déroulera à l’automne 2027 avec La Centrale, ayant Sion pour camp de base. Elle sera placée sous la houlette de Jean-Paul Felley et de la commissaire invitée fraîchement nommée, Claire Le Restif, l’emblématique directrice du centre d’art contemporain d’Ivry, le Crédac. En envisageant l’exposition comme un espace de passage et de transmission, privilégiant l’expérience sensible de l’œuvre, elle partage une vision qui correspond pleinement à l’approche de la Biennale Son. Mêlant comme à son habitude œuvres existantes et créations, la prochaine édition se construira sur le travail mené en étroite collaboration entre les deux curateurs, et en dialogue avec les artistes. Pour la première fois, elle devrait s’ouvrir au-delà des frontières suisses, en proposant une incursion parisienne. Cette cocuration vient confirmer l’engagement de la Biennale Son à tisser des liens entre territoires, publics et artistes, au service d’un paysage sonore en constante expansion.


Head image : Hanne Darboven par Thomas Dahl, Église Saint-Nicolas d’Hérémence, Biennale Son, 2025. Photo Olivier Lovey. © Biennale Son.