r e v i e w s

Benoît-Marie Moriceau

par Ilan Michel

The Relatives Size of Things and the Vertigo of the Infinite,

Les Champs Libres, Rennes, 16.06 – 04.11.2018

Cette petite rétrospective de projets conçus par Benoît-Marie Moriceau pour l’espace public, sur invitation de 40mcube, rappelle les premiers jeux vidéo de science-fiction. On y retrouve la même grille virtuelle structurant l’espace, à la différence près que les obstacles sont des flight cases et des matériaux de construction industriels. Ces quatre habitacles sur roulettes abritent treize maquettes de projets élaborés par l’artiste depuis plus de dix ans en France, en Italie, au Canada et aux États-Unis. Chaque boîte contient un quadrillage de lignes orthogonales sur lesquelles reposent les maquettes. L’éclairage au néon confère aux volumes un halo fluorescent, surréel, évoquant les espaces élastiques de l’artiste cinétique Gianni Colombo dans les années 1960. Bien que la référence de Benoît-Marie Moriceau soit avant tout la sculpture site-specific dans son rapport au site géographique et historique aux lieux, c’est aux outils de l’architecte qu’il emprunte les formes déployées ici. Chaque projet est formalisé par une maquette, forme la plus séduisante de la conception architecturale. Les interventions sont par ailleurs identifiées par leur échelle, la nature de leur programme, leur date de conception ou de livraison, leur localisation ainsi que par leur commanditaire : des renseignements plus souvent délivrés dans le champ de l’architecture que dans celui des arts plastiques. Ces termes qualifient ici autant des projets de commandes publiques que des expositions. Enfin, et surtout, l’artiste estompe volontairement la réalisation effective de chaque installation, postulant implicitement que l’existence du projet procède avant tout de son dessein. Aux Champs Libres, la virtualité de l’espace souligne la dimension expérimentale des objets exposés. Un grand mur sur lequel est projeté un dégradé de lumière passant du rouge crépusculaire au bleu de la nuit évoque un décor de cinéma. Ce grand coucher de soleil apparaît surtout comme le prototype agrandi (sans être à échelle 1:1) de la peinture monumentale conçue par l’artiste pour deux silos en béton situés en bordure du périphérique parisien (Concrete Sunset, 2012). N’ayant pas pu présenter le projet au jury puisqu’il était à Marfa, aux États-Unis, à ce moment-là, l’artiste a adressé à la commission une vidéo de soleils couchants filmés dans l’ouest du Texas et commentés en voix-off par un cow-boy au ton sentimental. Le projet n’a pas été retenu mais l’objet filmique est devenu lui-même une œuvre et une formalisation du projet. Si le déplacement d’un élément exogène au sein d’un environnement quotidien est une constante dans le travail de Benoît-Marie Moriceau, certaines interventions problématisent plus que d’autres le contexte d’apparition de l’œuvre. C’est le cas de Scaling Housing Unit (2011-2013) qui s’est greffé sur l’Unité d’Habitation du Corbusier, à Rezé, dans l’agglomération nantaise. Trois tentes pyramidales accompagnées d’équipements d’alpinisme ont été suspendues sur le pignon aveugle du bâtiment. La maquette produite par Benoît-Marie Moriceau substitue au gris du béton le blanc de la toile blanche, soulignant le parallèle évident entre les couleurs primaires des abris et celles des loggias : ce parti pris confère au pignon une dimension picturale sur laquelle se déploient des formes abstraites. En intervenant sur le mur nord visible depuis la grande ville, l’artiste parasite la lecture de l’architecture pour mieux en révéler l’idéologie. Formes fabriquées à la chaîne rappelant les modules de l’habitat, les structures en toile portent les couleurs de l’utopie héritées du Néoplasticisme néerlandais qui établissait une analogie entre l’équilibre de la composition et celui des rapports sociaux. Elles soulignent, de façon dérisoire, la masse de cette montagne urbaine et y engagent une périlleuse ascension. Convoquant l’architecture mobile qui dénonce les principes fonctionnalistes d’après-guerre, les tentes proposent une alternative : s’évader d’un habitat rigide conçu pour limiter la sortie de ses usagers – tous les équipements collectifs et services étant réunis au sein du bâtiment. Aussi rappellent-elles, par exemple, les Cellules parasites habitables mises au point par l’architecte Chanéac dès 1963 et dont un exemplaire se retrouva clandestinement accrochée à une façade HLM de Genève en 1971. Si les interventions de Benoît-Marie Moriceau cherchent à nous rendre plus conscients de notre environnement, elles reposent sur une dimension critique. Aussi les architectures jouant un rôle de « signal urbain» (poncif de la communication des métropoles) intéressent-elles particulièrement l’artiste pour leur capacité à dominer et à contrôler un territoire. L’ancien centre de télécommunications de la Mabilais, à Rennes, aux allures de vaisseau-spatial, était tout adapté : le projet The Afterglow of the Oversight [La rémanence de la surveillance] (2012), conçu en réponse à la commande lancée par la galerie Mélanie Rio durant les travaux de réhabilitation du bâtiment, prévoyait de tendre des câbles métalliques ponctués de globes de verres réfléchissants entre l’antenne hertzienne centrale et les toits-terrasses en forme de tripode. Matérialisant les ondes électromagnétiques, l’installation rappelait la préhistoire des modes de communication par signaux lumineux tout en révélant la structure panoptique de cette tour des années 1970. Il faut monter au sommet de la bibliothèque des Champs Libres pour découvrir les développements de ces recherches à l’échelle de la ville de Rennes. Face à ce paysage d’immeubles et de clochers (architectures dont la hauteur traduit le pouvoir), on ne perçoit pas immédiatement la vingtaine de signaux lumineux placés derrière les vitres des habitations ou des bureaux situés dans un périmètre de mille cinq cents mètres. Peu à peu, l’œil relie par rémanence les lignes créées par cette constellation animée par la partition du musicien Pierre Lucas. Si l’architecture de Portzamparc a ménagé dans cette partie du bâtiment un panorama sur la ville (en partie obstrué par l’immeuble de la sécurité sociale qui lui fait face), les flashs lumineux, aussi fugaces qu’un appareil de paparazzi, suggèrent au rêveur-voyeur qu’il n’est peut-être pas le seul à observer.

(Toutes les images : Benoît-Marie Moriceau, The Relative Size of Things and the Vertigo of the Infinite, 2018. Commissariat 40mcube – Production Les Champs Libres. © Benoît-Marie Moriceau / ADAGP, Paris 2018. Photo : André Morin.)


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