Rien ne nous appartient : Offrir

par Marion Vasseur Raluy

Fondation d’entreprise Ricard, Paris, 27.03—6.05.2017

En anglais comme en espagnol, il existe une expression pour parler du moment spécifique de la journée où la nuit tombe. Entre dos luces et at twilight signifient respectivement à moitié ivre ou confus. Dans l’exposition « Rien ne nous appartient : Offrir », le public est invité à plonger dans une semi obscurité. Progressivement un sentiment de vertige et une forme différente de conscience du temps et de l’espace gagnent le spectateur. Par choix, la lumière artificielle a été bannie et seules trois fenêtres de la fondation d’entreprise Ricard sont utilisées comme unique ressource lumineuse. Points de fuite ou de rencontre du regard, ces sources de lumière sont nos seuls accès aux œuvres qui se jouent de nous en se dissimulant dans l’obscurité. Invoquant les Lumières et la lumière, Flora Katz a invité neuf artistes et philosophes : Eva Barto, Hélène Bertin, Morgan Courtois, Tristan Garcia et Agnès Gayraud, Rochelle Goldberg, Pierre Huyghe, K.r.m Mooney et Pierre Paulin, proches de sa manière de penser et d’interroger le monde. Ils ont d’abord lu ensemble un texte de Michel Foucault datant de 1984 et intitulé « Qu’est ce que les Lumières ? » et se sont interrogés sur les liens qui existent entre notre monde et notre manière de le percevoir. Ce sujet, abordé par un certain nombre de philosophes contemporains dont Tristan Garcia, Quentin Meillassoux et Bruno Latour, est présent en filigrane dans l’exposition.

Vue de l’exposition. Photo : Fondation d’entreprise Ricard / Aurélien Mole. À gauche : Hélène Bertin, Lavoir, 2017. À droite : Pierre Paulin, Un look robe du soir, 2017.

Vue de l’exposition. Photo : Fondation d’entreprise Ricard / Aurélien Mole. À gauche : Pierre Paulin, Un look robe du soir, 2017. À droite : Rochelle Goldberg, Oracle, 2017.

À travers la notion de contingence, ces recherches récentes ont mené à penser le sujet humain comme faisant parti d’un tout mais conscient désormais de son incapacité à le maîtriser. Ces pensées accompagnent la manière de Flora Katz de saisir son époque. Cette contradiction de la condition humaine trouve des échos dans la pratique des artistes invités : ils nous exhortent à être au monde, en créant ou recréant des relations entre le sensible et l’intelligible, et en construisant des ponts entre la forme et l’idée. Ils nous offrent le temps nécessaire pour le contempler à défaut de le posséder. C’est ce sentiment de rêverie qui vous habite le temps de l’exposition. Ainsi l’œuvre de Morgan Courtois, dans un jeu de miroir avec l’histoire de l’art, suscite la curiosité de l’œil du spectateur. Les effets moirés des résines sur carton forment un ensemble, saisi sur le motif, à la manière de Monet. Le geste très lent et précis du polissage offre à ses peintures une certaine vitalité obsédante et un érotisme sombre. Un mouvement corporel et sensuel en appelle à la vue mais aussi à l’odorat dans toute l’exposition. L’œuvre de Pierre Huyghe, quasi fantomatique et pénétrante, diffuse une odeur tantôt fugace, tantôt entêtante, celle de la mémoire informatique brûlée, invoquant à la fois l’image de la surchauffe des mémoires d’ordinateur, notre rapport à la technique et à l’excès, mais aussi la perte progressive de la mémoire humaine. Michel Foucault évoque dans le texte lu par les artistes la figure du dandy : « Et c’est bien ce que semble dire Baudelaire lorsqu’il définit la modernité par “le transitoire, le fugitif, le contingent”. Mais, pour lui, être moderne, […] c’est prendre une certaine attitude à l’égard de ce mouvement ; et cette attitude volontaire, difficile, consiste à ressaisir quelque chose d’éternel qui n’est pas au‑delà de l’instant présent, ni derrière lui, mais en lui. La modernité se distingue de la mode qui ne fait que suivre le cours du temps ». Pierre Paulin fait ici figure de dandy. Sa veste nonchalamment accrochée à une poignée de fenêtre a été réalisée sur mesure pour l’artiste. Il y a cousu des lettres et incrusté des poèmes dans le revers des poches. Ces vêtements ne seront jamais portés, ils sont le symbole d’une attitude, d’un moment T dans le temps, une sorte de saisissement d’une époque. L’artiste mentionne spécifiquement que la tenue est faite pour le jour comme pour la nuit et qu’elle est réversible. Il s’inspire librement de la naissance des clubs dans les années 80 et de la musique disco. Le spectateur peut s’imaginer ainsi la veste enfilée pendant une danse effrénée, dans une ambiance tamisée. Si l’on a vu à la fois l’influence des Lumières et de l’absence de lumière, « Rien ne nous appartient : Offrir » est aussi une réflexion autour de l’énergie. L’œuvre de Pierre Paulin, un objet mort, hors service, semble à tout moment prêt à être réanimé. Comme si celui qui le porterait pouvait entrer en transe à son contact. La sculpture de K.r.m Mooney, posée au sol, est un tube néon accroché à différents types de tubes en métal qui sont tous conducteurs d’électricité. Il est ici débranché. L’artiste y a accroché une brindille de lavande moulée en argent. Par son inertie, l’œuvre installée sous une fenêtre s’oppose à la diffusion de la lumière naturelle. Quant à Hélène Bertin, elle a réalisé un lavoir miniature dans lequel danse une flamme. Elle offre une autre source de chaleur et de lumière dans l’exposition. Le passage des flux connecte et transcende les pièces, ce qui confère à l’ensemble une atmosphère mystérieuse. Dès lors, pour le public, le fait de ne pas tout comprendre et de conserver une part de mystère devient un potentiel créateur. Ce n’est pas source de frustration mais de plaisir et de lâcher prise. Si le spectateur est invité à prendre une posture oisive, cette dernière n’est pas dépourvue d’une forme de contestation. Pour la commissaire, l’émotion, le plaisir et les sentiments sont des formes de résistance. De ce fait, l’exposition affirme que la raison n’est rien si elle ne dialogue pas avec les sensations. Flora Katz nous propose du temps, celui d’une pause rêveuse et contemplative. Avec respect et générosité, elle offre au public une certaine vision d’une manière de vivre dans ce monde grâce et à travers l’art.

Morgan Courtois, Mars, 2017. Photo : Aurélien Mole / Fondation d’entreprise Ricard

1 Michel Foucault, « Qu’est ce que les lumières ? », in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New York, Pantheon Books, 1984, pp. 32-50.

(Image en une : Vue de l’exposition. Photo : Fondation d’entreprise Ricard / Aurélien Mole.
À gauche : K.r.m. Mooney, Joan Green, Bimetal III, 2017. En face : Tristan Garcia & Agnès Gayraud, Les Riches Heures, 2002-2004 )


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