Littératures hors du livre et poésie derrière l’écran

par Anysia Troin-Guis

Cette année, l’édition du Festival des écritures bougées, réunissant plus d’une vingtaine d’artistes et écrivains, se tiendra sur l’application Zoom : malgré le confinement et son impact sur l’organisation de différents événements et le fonctionnement de diverses structures, de nombreuses initiatives ont lieu, faisant de la poésie et de la littérature leur épicentre.

Alors que les musées, galeries et autres centres d’art commencent peu à peu à réouvrir leurs portes, les multiples initiatives qui ont été mises en place pendant le confinement pour que, malgré tout, expositions, festivals et autres événements annulés ou reportés maintiennent une certaine présence au-delà de la distanciation sociale, témoignent d’une volonté du monde de l’art de constituer une communauté numérique plus interactive. De même, différents projets liés à la poésie ont pu voir le jour et élaborer une somme d’expérimentations tel un fonds d’archivesen ligne du poétique contemporain en temps de crise.

La contamination des médiums, la négation d’une vision essentialiste reconnaissant un dualisme entre littérature et art et la porosité des disciplines conduisent à considérer la création poétique comme une véritable forme artistique, corollaire du « tournant linguistique de l’art » apparu dès les années 1960. Texte et image, visuel et verbal incarnent des paires essentielles aujourd’hui dans l’art contemporain, si bien que la poésie bénéficie depuis un certain temps d’une nouvelle médiatisation érigeant la plasticité du mot en une modalité incontournable du paysage actuel. Les artistes écrivent, les écrivains s’invitent dans les centres d’art : les littératures hors du livre regroupent de nombreuses catégories qui instaurent une véritable décatégorisation. Poésies visuelles, poésies sonores, lectures publiques ou performances participent ainsi d’une redéfinition de la poésie qui ne se concentre plus sur un corpus uniquement textuel. Néanmoins, lorsque celle-ci sort du livre, c’est aussi, et souvent, pour aller du côté de l’écran, où le numérique encourage de multiples mutations, reconfigurant le rapport au texte, à l’image et au son : écouter, enregistrer, arrêter, ré-écouter, zoomer, scroller composent les gestes quotidiens du contemporain qui deviennent dès lors ceux du public et réactualisent la réception des œuvres, l’acte de lecture et d’écoute. Si la poésie est bien présente depuis les années 1990 sur internet avec notamment le fondamental UbuWeb fondé en par Kenneth Goldsmith, il s’agit ici d’une nécessité de maintenir une activité poétique durant la crise pandémique, de créer, de commenter et d’accompagner un effondrement du cours habituel des choses, de nos existences et de nos expériences.

Pandémonium © Jean-Christophe Cavallin

Poésie sur les réseaux

Que cela soit dans le monde du travail ou pour conserver des interactions sociales plus conviviales, les services de visioconférence ont été lourdement sollicités et ont permis la mise en place d’événements, de conférences, de lectures, de performances… La poésie Zoom a pris différentes formes, remplaçant des moments déjà prévus ou, au contraire, créant des formats de circonstance. C’est le cas par exemple de la Fondation d’entreprise Ricard qui, dans le cadre de Partitions (Performances), a programmé deux performances sur Zoom. Imaginé par Christian Alandete, le cycle se conçoit comme un séminaire mixte, mêlant pratiques artistiques et sciences humaines, qui vise à interroger les liens entre performance et conférence. La première session, début mai, était l’intervention de Laëtitia Badaut Haussmann intitulée When I don’t recognize myself et la seconde, de Charlotte Khouri, Avec ou sans France. Les deux performances ont été élaborées en rapport avec la crise et avec la remise en question des frontières et des relations sociales générée par le confinement et l’isolement. De même, Poésie Plateforme accueille, sur une proposition de Jérôme Mauche, Caroline Bergvall et Avital Ronell dont la séance « Devenir » a pour enjeu la mise en dialogue de leurs processus expérimentaux.

Sur l’application Zoom toujours, une initiative au long cours a vu le jour viala Fondation Thalie : suite à l’annulation d’Équinoxe, la 9e nuit de la poésie, proposée par Barbara Polla, prévue à Bruxelles le 21 mars, les sessions Équinoxe(s) ont été organisées par la Fondation Thalie pendant dix semaines, avec une programmation de Pascale Barret. De nombreux artistes ont été invités, lisant, performant, réagissant à l’actualité, notamment Frank Smith qui a présenté Le Film de l’Encore-temps, un  ciné-tract vibrant et puissant, en hommage à George Floyd.

Suite à l’annulation de son festival, POEMA a aussi mis en place un dispositif en ligne intitulé Poésie in situ : d’avril à juin, un nouveau poème est publié par jour, sous forme textuelle, visuelle, sonore, ou vidéo, à partir d’un panel d’auteurs élargi par rapport au programme initial et selon une thématique hebdomadaire.           

À Marseille, les mercredis de Montévidéo ont fait place aux « Mecredi-maison » avec des live Facebook auxquels ont participé, entre autres, Anne-James Chaton, Jean-Michel Espitallier, Jérôme Game ou Christophe Fiat. Celui-ci a d’ailleurs aussi œuvré dans une perspective collective et a étendu à une série d’invités son work-in-progress Tea Time, série de poèmes transmédiaux, diffusés sur Instagram, Facebook et, depuis peu, sous forme de livre (ed. Les petits matins, mars 2020). Le poète met chaque jour en ligne un texte où les pensées d’une inconnue, à l’heure du thé, croisent celles d’un écrivain : à l’occasion du World Poetry Day le 21 mars, Christophe Fiat a donc proposé à différents artistes, poètes et autres acteurs du monde de la culture de contribuer à son chantier, ici marqué par le premier week-end de confinement. Cette « poésie-éclair », publiée pendant 24h, a notamment fédéré Jil Caplan, Jennifer K. Dick, Jean-Michel Espitallier, Hubert Colas, Gaëlle Théval, Jean-Max Colard, Philippe Azoury, Arnaud Laporte, Vanina Andréani ou Manuel Joseph.

Toujours en ligne, c’est l’entreprise de Nora Turato qui frappe aussi par son acuité et sa mise en scène du langage comme essence du collectif, au moment d’un bouleversement inédit de ses habitudes. Initialement prévues pour occuper le mur d’entrée et l’écran de la façade extérieure du Museum für Gegenwartskunst de Siegen, les projections hebdomadaires de la poétesse se chargent alors d’une teneur particulière étant donné le contexte. À l’intensité des performances de l’artiste se substitue là un court texte affiché sur un écran aux couleurs très pop. Entre fragments de conversation, bribes de pensées et formules toutes faites, les citations affichées sur le MGKWall surprennent, interrogent et se teintent d’ironie. Ces readymades textuels tels que I wake up and go insaneI’m discovering bodyweight, it was a great day, I’m gonna be a whole new person when this is over, sont ainsi presque uniquement visibles, malgré leur présence effective sur le mur de la ville allemande, sur les réseaux sociaux de l’artiste et du musée : sur Instagram ou sur Facebook, le projet devient dès lors une performance qui se joue des clichés que déverse le flux incessant d’images et d’informations, en rendant vivante une langue qui s’enlise.

Nora Turato, Museum of Contemporary Art Siegen, 2020. Photo: Philipp Ottendörfer

Les Laboratoires d’Aubervilliers ont eux aussi proposé leur événement en ligne avec notamment l’édition numérique de la revue vivante Mosaïque des Lexiques sur leur compte Youtube et sur *DUUU radio : bagarres réunit une dizaine de participants (Cindy Bannani, Emilie Notéris & Callisto McNulty, Les Gilets Jaunes de Pantin, Cyril Vettorato…) et mêle créations poétiques, propositions artistiques, traductions et réflexions politiques.

D’autres initiatives apparaissent plus confidentielles et ont été créés collectivement au moment même de l’événement. C’est le cas par exemple des Podcasts confinés qui déploient différentes lectures mises en musique et présentées comme queer, parfois pornographiques. Dans un tout autre genre, Pandémonium se détache par l’originalité de son dispositif : le site se pense comme la métaphore d’une navigation virtuelle maudite où chacun des participants, inscrits dans le Master Lettres « écopoétique & création » (Aix-Marseille université), sous la responsabilité de Jean-Christophe Cavallin, écrit « de chez soi le journal d’un passager confiné dans la cabine d’un paquebot errant sur une mer sans ports ». À partir du 11 mai, le navire s’est lui aussi déconfiné en accueillant des voyageurs extérieurs, avec notamment les textes de Sylvain Prudhomme, Pierre Guéry ou Frank Smith, et a ouvert un appel à textes. Le projet sera d’ailleurs poursuivi en septembre 2020 dans le cadre du Festival Extra ! au Centre Pompidou.

Revenir aux historiques

Phase inédite, suspension du temps, la crise est aussi l’occasion d’un retour aux sources et une invitation à (re-)découvrir la poésie sous ses formes émancipées du papier, selon une perspective historique. Deux initiatives permettent de retracer cette histoire alternative de la littérature. Le Centre international de poésie de Marseille a en effet développé son accès à ses archives sonores : déjà créée sur la plateforme Soundcloud avant le mois de mars, la sonothèque a été abondamment alimentée pendant le confinement, si bien que presque 1000 documents sont aujourd’hui disponibles à l’écoute. Centre de création et de diffusion de la poésie contemporaine, le CipM organise depuis le début des années 1990 différents événements tels que des performances, des lectures publiques, des expositions, des résidences ou des workshops. Si la diffusion de ces archives est toujours en cours, le catalogue déjà proposé est exceptionnel, croisant des personnalités comme Adonis, Jean-Marie Gleize, Jean-Christophhe Bailly, Antonio Negri, Michèle Métail et de jeunes noms comme Laura Vaquez ou Cécile Mainardi. Par ailleurs, la plateforme éditoriale Switch (on paper) partage l’appli La Voix libérée. Poésie sonore dans un texte écrit par les fondateurs du site, Éric Mangion et Luc Clément, et intitulé « Corps contraints mais voix libérée ». Face à une actualité chaotique liée à la crise sanitaire, cette proposition dévoile une invitation à la réflexion sous le prisme de la littérature, plus particulièrement sous l’une de ses branches les plus radicales. La poésie sonore, en remettant en question les systèmes traditionnels de la langue et en interrogeant la conception du langage comme pratique sociale, apparaît ainsi tout à fait actuelle « à l’heure où les nouvelles technologies formatent le verbe, où l’oralité et la parole sont omniprésentes ». Regroupant plus d’une cinquantaine de poèmes sonores depuis les années 1950, l’application avait été créée l’an dernier en partenariat avec la Fondazione Bonotto, dans le cadre de l’exposition La Voix libérée, au Palais de Tokyo.

The Dial-A-Poem Poets, Totally Corrupt, 1976, Giorno Poetry Systems records

Évidemment partiel, ce tour d’horizon n’en est pas moins représentatif de l’effervescence collective qui a eu lieu ces derniers mois, malgré la prise de conscience frontale des problématiques de notre société, exacerbées par la crise du COVID-19, comme les conséquences inégalitaires d’une mondialisation effrénée, le changement climatique… Loin d’être terminée, cette crise se double aujourd’hui d’une mobilisation contre le racisme d’État et les violences policières qui en découlent. Les enfants mutants du service Dial-A-Poem mis en place par John Giorno en 1968 sauront-ils se saisir de ce vent de changements ?

Image en une : Laura Vazquez, performance dans le cadre de Délices des listes. Listes, inventaires, énumérations, CipM, juin 2015. Photo : Alexandre Bozier


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