Genesis Breyer P-Orridge

par Anysia Troin-Guis

The Final Report : s/he is (still) her/e

« Explorez quotidiennement vos désirs les plus profonds, vos fantasmes et vos motivations en vous concentrant de plus en plus sur ce que vous voudriez qu’il se passe dans un ‘monde parfait’, une ‘situation parfaite’. En extrayant toute restriction, tout ce qui est relatif aux considérations pratiques. Ce que vous voudriez vraiment. »Ces quelques mots ne sont pas extraits d’un énième discours positif aux élans new age afin de mieux appréhender le confinement actuel, mais viennent d’une chanson de Psychic TV, groupe britannique fondé dans les années 80 par Genesis Breyer P-Orridge, décédé·e le 14 mars dernier. L’occasion de revenir sur le parcours protéiforme, précurseur et difficilement qualifiable de cet ovni de la scène artistique et musicale.

Comme la plupart des histoires de figure artistique, celle de Genesis Meyer P-Orridge, né·e Neil Megson puis Genesis P-Orridge, s’écrit et se vit dans le cadre de rencontres, d’amitiés, d’amours et de dissensions. Iel évolue en effet au sein d’une culture underground qui a donné naissance à la musique industrielle.

La musique industrielle comme performance

Les musiques industrielles se développent à la fin des années 70 et au début des années 80 en parallèle du mouvement punk et dans le sillage d’un certain psychédélisme. Se faisant l’écho d’une société déshumanisée et déshumanisante, violente et parvenue au pire de l’industrialisation, elles se construisent dans l’idée d’une mise à l’épreuve des sens et du corps, des artistes et du public, et tend à « scruter les abysses cosmiques[1] ».

Genesis Breyer P-Orridge, Blood sacrifice, 2011, exposition I’m Mortality, 2011, courtesy INVISIBLE-EXPORTS, New York.

Tel un gesamtkunstwerk dévoyé, bigarré, perverti, Genesis P-Orridge érige avec Throbbing Gristle une dynamique, voire une anti-dynamique, de création d’un art total qu’iel a fait évoluer depuis le début des années 70. Ses travaux se situent à la lisière de la musique, des arts vivants et de la performance, et s’inaugurent avec sa participation à Transmedia Explorations, collectif aux expériences refusant les frontières entre les disciplines artistiques et qui tente de remettre en question les normes et habitudes sociales. Pour ce faire, il s’agit d’inventer de nouvelles modalités d’existence à travers la vie en communauté, un dessein qui régit tout l’œuvre de Genesis P-Orridge : « Nous devons chercher des méthodes pour briser les idées préconçues et faire disparaître ces façons d’accepter une réalité sans y réfléchir[2] ». Par la suite, l’artiste fonde son propre collectif, COUM Transmissions, et propose, avec Cosey Fanni Tutti, des représentations entre concert et performance. L’improvisation est centrale : les instruments sont multiples, de la basse et batterie conventionnelles aux pianos préparés et autres éléments modifiés, voire cassés. De nombreux accessoires sont introduits et donnent aux performances leur teneur particulière et anti-art. Tampons, godemichets, animaux morts et autres joyeusetés constituent le bestiaire sadomasochiste et outrancier des « concerts » de plus en plus provocateurs de COUM Transmissions, durant lesquels Genesis P-Orridge s’auto-mutile et se masturbe. La généalogie de COUM est plurielle et s’échelonne sur un continuum entre Dada, Fluxus et l’Actionnisme viennois. Néanmoins, la violence et la dimension choquante qui relient certaines expériences de ces groupes renvoient à une histoire plus ancienne. Selon Thomas McEvilley, « La performance impliquant des gestes tabous est également une coutume religieuse ancienne qui s’origine du chamanisme et de la magie primitive. Par cette appropriation du rituel, et l’art et la religion instaurent délibérément des zones où peuvent surgir des inversions d’habitudes sociales[3]. »

L’exacerbation du corps et des actions qui lui sont infligées traduit une vitalisation radicale déjà présente, notamment, dans les cultes dionysiaques. L’expression artistique devient alors un moyen de rompre, ou au moins de critiquer, l’aliénation. L’expérience des limites aurait dès lors une visée cathartique en tant que mise à nu de la conscience, balayant un héritage, une éducation et des normes relatives à la société britannique et, plus largement, aux sociétés occidentales.

Prostitution, document d’exposition, ICA, 19 octobre 1976

Throbbing Gristle est ensuite créé en 1975 comme une manière de renouveler les expériences radicales et de s’inscrire dans une culture pop afin d’élargir la diffusion de la création au-delà d’un milieu artistique qui aurait intégré, selon Genesis P-Orridge, la culture de la provocation de COUM. Rejoint par Peter « Sleazy » Christopherson, déjà membre de COUM, et Chris Carter, le groupe souhaite prolonger le « laboratoire de recherche chaotique » et présente l’exposition Prostitution à l’Institute of Contemporary Arts en octobre 1976, comme une dernière proposition de COUM. L’événement fait scandale : les pièces exposées vont des images pornographiques de Cosey Fanni Tutti à des installations de tampons usagés. Le public est très hétérogène, entre public d’une culture élitaire et protagonistes d’un art radical ou des milieux underground : la controverse est immense, la presse ainsi que le Parlement critiqueront avec véhémence le fait que des institutions publiques financent de telles expérimentations.

Cette évolution parallèle au monde de l’art le plus expérimental se poursuit dans l’élaboration de productions musicales où la technologie est fondamentale, par le recours aux synthétiseurs ou le travail sur bandes magnétiques. Les membres de Throbbing Gristle ont pour ambition de créer un répertoire sonore fait de distorsions, d’infrasons, jouant sur les fréquences et le volume. Les différents morceaux assemblent des chants, des bruits de machines, des discours, des cris, des pleurs. Il s’agit de provoquer des effets sur le corps du public durant l’écoute ou au moment des « disconcerts » du groupe : explorer les potentialités de la musique devient un moyen de créer des réactions multiples, allant jusqu’à la transe. Le groupe s’arrête de 1981 à 2004, année où les membres se réunissent pour différents projets. Psychic TV est alors créé avec Genesis P-Orridge, Sleazy et Alex Fergusson. Sans doute moins expérimentale et audacieuse, la musique de cette nouvelle formation s’écarte du bruitisme de Throbbing Gristle pour embrasser une perspective plus mélodique et une nouvelle approche de l’existence, moins dans la contestation que dans la recherche et le développement personnel.

Le cut-up comme pratique artistique et éthique de vie

Au même titre que toute une génération d’artistes et de penseurs, Genesis P-Orridge fut marqué·e par sa rencontre avec William S. Burroughs et Brion Gysin à l’aube de la décennie 70 : ses œuvres et les préceptes qu’iel tente de mettre en œuvre sont empreints de l’imaginaire quasi-auratique qui entoure les deux auteurs, Gysin étant le poète et artiste qui inventa le cut-up dans les années 1950. Le cut-up consiste à découper des fragments de texte et à réorganiser ces morceaux au hasard. L’enjeu est alors de laisser un nouveau sens émerger à partir d’une force inhérente au mot. La pratique revêt selon ses créateurs un enjeu politique en ce qu’elle incarnerait un remède aux manipulations exercées par le pouvoir et permettrait de nuire au Contrôle, concept séminal chez Burroughs que l’on retrouve, entre autres, chez Gilles Deleuze.

William Burroughs, Nothing Here Now But The Recordings, Industrial Records 1981

Pour Genesis P-Orridge et ses comparses, il s’agit de l’appliquer à la composition musicale, de créer des collages sonores, où différents segments, allant de la mélodie aux enregistrements de sons du quotidien à la manière de la musique concrète, sont assemblés. La « Révolution électronique » qu’appelait de ses vœux Burroughs en 1970 est en marche. Genesis P-Orridge produit d’ailleurs sur le label fondé par Throbbing Gristle, Industrial Records, donnant son nom à la musique du genre, un disque de Burroughs. Nothing Here Now But The Recordings sort en 1981 et regroupe un certain nombre d’enregistrements et de manipulations de bandes magnétiques réalisés au « Beat Hotel » parisien vers 1959. Cette collaboration a pour intérêt, selon P-Orridge qui a sélectionné les segments avec Sleazy, de promouvoir l’œuvre de Burroughs en la faisant sortir du livre et en la diffusant viaun médium fondamental de la culture de masse et de l’industrie culturelle, à l’instar des mouvements de poésie expérimentale et de poésie sonore en plein essor. Dans son texte publié à l’occasion de Brothers of the Shadow, la monographie de Florian et Michael Quistrebert éditée en 2012 par la Galerie Crèvecœur, Genesis P-Orridge explique : « Dans un sens, Burroughs et Gysin étaient des chirurgiens de l’occulte, exposant les maladies gangreneuses que sont le matérialisme et l’oppression sexuelle. Cela, avec une telle précision géométrique qu’elle leur permettait de découper et de retirer les muscles de l’hypocrisie ainsi que les tendons de la réduction dans le but de nourrir une réelle liberté d’expression à l’intérieur de toutes les structures sociales, sans être le moins du monde intimidés par les outils de contrôle. »

Poussant au paroxysme les questionnements concernant les limites du corps, de la conscience et de la société, les membres de Psychic TV créent en 1981 Thee Temple ov Psychick Youth. Cet autre collectif mêle de manière ambiguë groupe de recherche artistique et mouvement occulte, toujours sous l’influence de Burroughs et Gysin mais aussi de celle, plus historique, d’Aleister Crowley. Réappropriation des symboles d’organisations extrêmes à la manière d’un do it yourself provocateur punk, TOPY tente de court-circuiter les croyances et modes de vie traditionnels. Utopie à l’ère post-industrielle, le collectif apparaît comme une performance au long cours qui se construit autour de rituels et de cérémonies correspondant à la dimension sacrale des pratiques de Genesis P-Orridge. L’expérience prend fin au début des années 1990.

Genesis Breyer P-Orridge, Two Into One We Go, 2003, exposition 30 Years of Being Cut Up, 2009, courtesy INVISIBLE-EXPORTS, New York

Un être pandrogyne

La mise en tension du mécanique et de l’organique qui caractérise le cut-up[4], entre l’aléatoire implacable de la machine poetry et le geste singulier et expressif de son auteur, se prolonge dans la démarche de P-Orridge qui souhaite créer un third mind. Cette troisième entité nommée par Burroughs et Gysin désignerait la force invisible et immanente qui émergerait d’une création en cut-up, par la rencontre de fragments multiples, par le collage mais aussi par l’association de différentes pensées. C’est le cas de la notion de « Pandrogyne » qu’explore Genesis P-Orridge dès les années 80 et qui se concrétisera davantage vingt ans après.

Le Pandrogyne Project est en effet une manière de déplacer les théories du cut-up vers la perspective d’un body art qui ferait effraction dans la vie courante. C’est avec sa première épouse, Paula P-Orridge, que Genesis P-Orridge développe cette réflexion d’une entité qui serait double, résultat de la fusion de deux êtres. Si la recherche se limite alors à une application par le photomontage ou la réalisation de collages, elle implique néanmoins une pensée profonde sur un être hybride dont la conscience serait totalement indépendante de l’enveloppe corporelle. Cette théorie se concrétise alors dans les années 2000 lorsque Genesis P-Orridge entame avec Lady Jaye, sa seconde épouse, une succession de modifications physiques, allant jusqu’à des opérations de chirurgie plastique. Le rapport au corps, à la science et à la technologie s’immisce donc dans le quotidien de l’artiste : « Nous avons appelé le concept Pandrogynie car nous avons constaté, avec mon ‘autre moitié’ Lady Jaye, que le problème de l’identité masculin / féminin était plus difficile à résoudre que celui du changement de genre. Nous avons vu la transsexualité comme le symptôme d’un phénomène bien plus large. Nous avons repensé le système binaire de la biologie, du genre et des rôles identitaires imposés arbitrairement par la société et / ou la religion pour posséder le corps de l’individu, à travers le droit absolu d’utiliser n’importe quelle science génétique, chimique, chirurgicale ou autre ressource disponible pour créer un réceptacle matériel pour votre conscience[5]. »

L’invention du terme permet ainsi de le lier à des concepts existants en une version biopolitique du mythe platonicien de l’androgyne : le préfixe pan- renvoie à l’idée de totalité ou à la divinité grecque du même nom, protectrice de la nature, réputée pour son appétit sexuel et sa nature hybride mais aussi prince des incubes selon certaines démonologies. Le mot fonctionne aussi comme une porte vers la nouvelle réalité que tente d’instituer le couple. Les mutations corporelles se succèdent afin, non pas de créer une gémellité mais d’incarner les deux parties d’un même être. Les paroles du Velvet Underground, « I’ll be your mirror / Reflect what you are », que Genesis P-Orridge reconnaît considérer comme ses favorites, incarnent la conception de l’amour intense entre l’artiste et Lady Jaye qu’iels ont souhaité mettre en œuvre en faisant en sorte de se ressembler trait pour trait. Cette énième performance corporelle ainsi que la romance du couple sont retracées dans le très beau film de Marie Losier, The Ballad of Genesis and Lady Jaye (2011).

The Ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier, Epicentre film, 2012

Figure radicale de la musique et de l’art contemporain, avatar d’une avant-garde qui aurait persisté, Genesis P-Orridge a exposé de nombreuses fois en solo avec la Galerie INVISIBLE-EXPORTS, au Rubin Museum of Art à New York en 2016 ou à la galerie Cooper Cole à Toronto en 2018, mais aussi dans des projets collectifs, comme, par exemple, lors de la première édition du secteur Curiosa de Paris Photo inauguré en 2018 sous le commissariat de Martha Kirszenbaum. Son lien à la culture pop n’a cessé de se maintenir comme en témoigne sa réappropriation d’éléments de l’industrie du luxe pour l’exposition I’m Mortality à la galerie INVISIBLE-EXPORTS à New York en 2012 ou sa participation à une campagne de publicité pour Marc Jacobs en 2016.


[1] Cf. Simon Reynolds, Rip it up and start again. Post-punk 1978-1984, trad. Aude de Hesdin et Etienne Menu, Paris, Allia, 2007, p. 283.

[2] Ibid., p. 285.

[3] Thomas McEvilley’s, The Triumph of Anti-Art, McPherson & Co. Kingston, New York, 2005, p. 246. Cf. Peter Dubé, « La chair offerte », Espace Sculpture, n°90, 2009.

[4] Cf. Clémentine Hougue, Le cut-up de William S. Burroughs – Histoire d’une révolution du langage, Dijon, Les Presses du réel, coll. « Avant-garde », 2014, p. 358.

[5] Genesis P-Orridge, « ANDNA », in Val Denham, TRANART, Cugnaux, Timeless Editions, 2015, p. 7-8 cité et traduit par Nicola Ballet, « Voyage spirituel de Genesis P-Orridge », disponible sur https://laspirale.org/texte-643-nicolas-ballet-voyage-spirituel-de-genesis-p-orridge.html (consulté en avril 2020).

Image en une : Genesis Breyer P-Orridge, vue de l’exposition Genesis BREYER P-ORRIDGE, Cooper Cole, Toronto, 2018, courtesy Cooper Cole.


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