Diane Guyot de Saint-Michel

par Anysia Troin-Guis

en résidence à l’Hôpital Européen de Marseille durant la pandémie

Quelles images resteront de cette période inédite de pandémie et de confinement ? Quels sont les instants, les moments, les empreintes visuelles dont nous nous souviendrons ? Là où l’image, plus que tout autre support, a été surexploitée, le quotidien enregistré, les gestes ordinaires érigés en mèmes, les traces de l’événement sont multiples dans les médias et sur les réseaux sociaux. Autant que le virus a pu se répandre, les images de ce à quoi il renvoie, de ce qu’il a généré, et les modifications de la vie en commun qu’il a entraînées sont virales, dans une société qui n’a peut-être jamais été autant médiatique. À l’ère devenue hypermédiatique, c’est néanmoins dans la simplicité et la concision du dessin que s’élabore la recherche de Diane Guyot de Saint-Michel.

Diane Guyot de Saint-Michel,Covid 1, 2020. Feutre sur papier A4.

Depuis 2017, l’artiste a poursuivi différentes résidences liées au milieu hospitalier avec Art-cade, association et galerie marseillaise. Elle poursuit une réflexion sur les espaces aseptisés et la manière de cohabiter des personnes qui y évoluent, avec une première expérience au sein de la Salle Blanche, une entreprise dédiée à la réalisation de salles à atmosphères contrôlées pour les établissements de santé. Puis, c’est directement à l’Hôpital Européen de Marseille que l’artiste a prolongé sa recherche, en rencontrant les multiples acteurs de l’écosystème hospitalier, patients et personnels soignants. En 2018, une performance est organisée dans le service gastro-entérologie : durant celle-ci, Diane Guyot de Saint-Michel brode différentes blouses de travail qui sont par la suite portées par les personnels. Élaborées avec la participation d’hommes et de femmes extérieur·e·s au monde de l’art, les œuvres et les événements qui y sont liés offrent des moments de pause et de divertissement aux soignants et aux patients. L’idée d’une démocratisation de l’art ainsi que d’une recherche et d’une création communes se profile alors. Depuis un an, l’artiste effectue ses résidences au sein des services de soins critiques Urgences et Réanimation, des services qui ont été réaménagés ces derniers mois pour la prise en charge des patients atteints du Covid-19.

Diane Guyot de Saint-Michel,Camille Puidupin, 2020. Fusain sur papier A3.

Work-in-progress dont la restitution finale reste encore à être étudiée, les productions issues de cette résidence assez particulière ménagent un espace mixte entre le dessin et le texte, entre le croquis et la légende. Le format ciselé du dessin capture l’instant et, parfois, en tant qu’acte performatif, le modifie, comme lorsqu’un patient arrivé aux Urgences hurle pendant de longues minutes mais se calme enfin en voyant qu’il est représenté par l’artiste. Pour celle-ci, il s’agit en effet de figurer un moment historique mais aussi d’interagir avec un environnement, en donnant une représentation aux acteurs qui le constituent. Hors des clichés générés par le confinement et l’omniprésence médiatique du médical et du clinique, Diane Guyot de Saint-Michel élabore une collection de portraits et d’instants qui représente le tout que constitue l’hôpital. Médecins, personnels soignants, agents d’entretien et patients forment les sujets d’une œuvre qui se situe au niveau de l’hétérotopie hospitalière, dans une interzone où les personnes transitent, travaillent, souffrent ou meurent, où les masques, les combinaisons et les instruments stériles deviennent des prolongements de l’humain qui noient un peu plus les notions d’identité et d’individualité. La représentation des draps, semblant modeler des linceuls, entérine alors la transition que soulève l’artiste dans son travail, du protocole au rituel. Tous les gestes, de la prise en charge médicale au nettoyage, sont répétés, intégrés, voire chorégraphiés, de manière à ce que les habitudes se chargent d’une symbolique tout autre dans ce contexte éprouvant.

Face à un effondrement des habitudes, à une situation extrême où les rythmes changent, s’intensifient et où, paradoxalement, le temps se suspend, où le rapport au corps se voit modifié, celui-ci étant éprouvé, mis à mal ou simplement régulé, la pratique élémentaire du dessin accompagné de mots simples apparaît comme un retour à l’essentiel qui apaiserait la profusion médiatique, seule ouverture vers le dehors pour nombre d’entre nous. Le dessin agit comme la trace de l’observation d’un lieu au centre de l’action et des débats mais fermé au public, il se vit comme une performance qui lui est parallèle et qui peut influer sur le cours des choses.  

De haut en bas et de gauche à droite : Diane Guyot de Saint-Michel, Covid 3; Covid 7; Covid 4; Covid 5, 2020. Feutre sur papier A4.

Dans un entretien accordé au Monde en mars 2020, Giorgio Agamben commentait les mesures sécuritaires et l’impact de l’état d’urgence sanitaire sur les libertés publiques et définissait une certaine distribution des rôles : « Pour le virologue, l’ennemi à combattre, c’est le virus ; pour le médecin, l’objectif est la guérison ; pour le gouvernement, il s’agit de maintenir le contrôle ». Qu’en est-il alors du rôle de l’artiste ? Celui-ci a-t-il vraiment un rôle à jouer au moment même où la société se trouve en arrêt ? Une création est-elle possible ou même nécessaire sans un recul temporel et analytique ? Le travail des images et la réflexion sur la représentation apparaissent ainsi comme un véritable préalable et un compromis : cette brèche déjà ouverte dans le travail de Diane Guyot de Saint-Michel est alors davantage exploitée, sous le prisme d’une situation inédite. Elle explique ainsi : « L’anesthésiste parle au patient juste avant de l’endormir. Sa voix est parfois la dernière entendue. Faire un portrait en réanimation, c’est dessiner avec cette idée qu’il est possible que ce soit le dernier. » Le dispositif texte-image permet donc de saisir des instants précis et participe d’une documentation de l’événement, érigeant une poétique spécifique et rendant un hommage discret aux patients et aux personnels de l’hôpital. En ce sens, ce travail peut être comparé aux factographies décrites par Marie-Jeanne Zenetti[1] : celles-ci tentent d’enregistrer le réel, mettent en scène un événement, et pensent le rapport entre collectif et individu, entre fait et société. Elles tissent une histoire à travers la parole de l’autre et travaillent l’écoute et le regard.

Tout événement historique produit des formes de pensée et renouvelle certaines modalités de création : le XXe siècle, avec ses divers bouleversements, avait fait du montage sa forme de prédilection, dans un mouvement entropique d’effrangement des arts. Sans pour autant faire correspondre superficiellement une forme artistique à la période que nous vivons, il semble que le dessin, sobre et précaire, apparaît comme un médium salutaire en contrepoint du déferlement d’images qui caractérise ce moment pandémique inédit. Œuvre en suspens et toujours en cours, il s’agit ici d’une amorce que propose Diane Guyot de Saint-Michel pour chroniquer des jours singuliers et ouvrir une discussion sur la représentation de l’événement et des différentes populations qui se croisent, se rencontrent et se complètent dans le lieu de rassemblement de fortune qu’est l’hôpital. 


[1] Marie-Jeanne Zenetti, Factographies. L’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine, Paris, Classiques Garnier, coll. « Littérature, histoire, politique », 2014.

Image en une : Diane Guyot de Saint-Michel, La chasse est ouverte, performances avec blouses brodées, 2018, Hôpital Européen Marseille. Photo : Philippe Munda.


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