Jérémy Liron
Jérémy Liron, Hortus conclusus, Galerie Marcel Duchamp, Yvetot, du 6 juin au 30 août 2026.
Sous un titre emprunté à l’iconographie mariale, la galerie Duchamp à Yvetot présente, de Paysage 67 (2009) à Paysage 284 (2025), une quarantaine de toiles de Jérémy Liron, peintre du motif du jardin clos depuis vingt-cinq ans. L’exposition a ceci de singulier qu’elle est en partie signée par l’artiste lui-même, invité à choisir ses propres compagnons de cimaise.
À l’origine, l’hortus conclusus est une affaire mariale. C’est le jardin clos du Cantique des cantiques, cette « source scellée » que la tradition mystique a fait glisser vers la pureté virginale, puis vers l’image d’un paradis retrouvé, espace protégé du tumulte du monde, régulièrement associé à l’iconographie de l’Annonciation. Jérémy Liron reprend aujourd’hui ce vocable pour coiffer vingt-cinq ans de peinture de paysage, le terme portant en lui une promesse de sanctuaire, de refuge soustrait à l’histoire, que la peinture de l’artiste, faite de perspectives déréglées et de lumières contrastées, ne cherche pourtant pas frontalement à honorer. Le trouble que ressent le public devant ces jardins si peu naturels tient peut-être moins à leur étrangeté propre qu’à cet écart entre un titre qui promet une théologie du regard et des toiles qui, de l’aveu même du peintre, jouent surtout des lignes, des formats et des couleurs. Le texte qui accompagne l’exposition tranche d’ailleurs lui-même la question en des termes plus modestes, évoquant une interrogation sur la frontière entre ce qu’est une peinture d’histoire et une peinture de paysage, formule prudente qui laisse ouverte une question que le titre, lui, referme déjà sur une réponse.

Formé auprès de Jean-Marc Bustamante, l’artiste a fait du monde urbain et périurbain, celui qui l’entoure, la matière d’une peinture qui suspend plus qu’elle ne raconte. Dans le texte du catalogue qui accompagnait l’exposition monographique de l’Hôtel des Arts de Toulon, Pierre Wat notait que les « fabriques », ces bâtiments imaginaires qui peuplaient l’arrière-plan des paysages historiques de Poussin, sont venues chez Liron se substituer aux héros tragiques de la peinture d’histoire, comme si peindre l’histoire n’était plus possible mais restait, du fait même de cette impossibilité, nécessaire[1]. Peindre non par nostalgie mais par inquiétude, « pour ne pas céder au besoin de consolation[2] » est une position claire, presque une éthique picturale.
L’exposition revendique un « accrochage constellaire », pensé sous la bannière du rhizome deleuzo-guattarien, dans lequel les œuvres de Liron dialoguent avec un ensemble disparate de pièces empruntées. Les deux salles de la galerie sont coupées en diagonale par une longue cimaise. D’un côté les toiles de Liron, de l’autre une collection hétéroclite d’affiches, dessins, photographies, cartes postales, tapisserie et même assiette, réunie autour du motif du jardin. Rien d’inhabituel, jusqu’à ce qu’on précise que c’est l’artiste lui-même qui a constitué cette seconde collection, invité par la galerie à sélectionner les œuvres avec lesquelles il voit des dialogues possibles. Pierre Buraglio, Louis Hayet, Camille Corot, Valérie Sonnier, Marc Desgrandchamps, Fernand Léger, des miniatures persanes, un tapis ancien, les « lignes d’erre » de Fernand Deligny…, la liste compose une généalogie que le peintre s’octroie à lui-même, dans l’exacte mesure où c’est lui qui décide de ses pairs, de ses maîtres anciens et de ses contemporains d’élection. Si le procédé est assez courant dans l’exercice de la carte blanche, il change la nature de ce que l’on regarde. Ce n’est plus une histoire de l’art proposée depuis l’extérieur, mais un autoportrait en creux, dans lequel le choix des absents en dit autant que celui des présents.
Au Musée des Ivoires voisin se tient l’exposition d’un ensemble de pastels de Charles Angrand (1854-1926), peintre né près d’Yvetot, ami de Seurat et de Signac, revenu vivre en quasi-reclus dans son Pays de Caux natal pour y peindre fermes et clos-masures[3]. Le rapprochement institutionnel est habile : deux jardins clos, deux enclosures normandes et méditerranéennes en miroir, mais il expose aussi, par contraste, ce que la peinture de Liron n’est pas. Angrand peint un lieu réel, arpenté, habité d’une biographie de retrait volontaire. Liron peint un Sud de mémoire et de citation, figurant pins, figuiers, aloès et architecture provençale, dont rien n’indique qu’il s’agisse d’un territoire vécu plutôt que d’un répertoire de signes. Le jardin clos d’Angrand a une adresse, celui de Liron a une iconographie. Si la peinture n’a pas à être documentaire, la juxtaposition des deux artistes met au jour, sans doute involontairement, deux régimes de vérité picturale.

Les jardins de Jérémy Liron sont vides. Aucune présence humaine n’y circule; les murs y dessinent l’espace autant que les arbres. Vingt-cinq années passées à peindre un monde clos et inhabité constituent, à ce stade d’une carrière, moins une thématique qu’une discipline, au sens presque monastique du terme, ce que le titre emprunté au vocabulaire marial rend, malgré tout, assez juste. Reste à savoir si cette clôture prolongée est encore une question que la peinture se pose, ou si elle est devenue la réponse qu’elle se contente de répéter. L’exposition d’Yvetot, en multipliant les miroirs, avec Buraglio, avec les miniatures persanes, ou avec Angrand au hasard d’une programmation voisine, donne à cette interrogation un cadre stimulant.
Pourtant, les meilleures toiles de Liron tiennent leur inquiétude sans avoir besoin des œuvres empruntées pour s’autoriser. C’est peut-être là que le jardin se referme vraiment, non pas sur un paradis retrouvé, mais sur la solitude d’une peinture qui, à force de vouloir peupler ses murs de compagnons choisis, finit par révéler combien elle se suffisait déjà à elle-même.
[1] Pierre Wat, « Désirer en vain », Catalogue de l’exposition Jérémy Liron, Hôtel des arts, Toulon, 2011.
[2] Jérémy Liron, in Philippe Piguet, « Jérémy Liron. Un monde inquiet », L’œil, n°651, 2012.
[3] Charles Angrand, PAYSAGE(S), Musée des Ivoires, Yvetot, jusqu’au 9 janvier 2027.
Head image : vue de l’exposition à la galerie Duchamp, Yvetot.
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- Du même auteur : Vincent Honoré (1975-2023), Quand je n'aurai plus de feuille, j'écrirai sur le blanc de l'œil,
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