Louise Mutrel

par Camille Velluet

C’est à l’occasion d’une année de césure improvisée au Japon que Louise Mutrel découvre, au cœur du Tsukiji Market, son premier dekotora. Ce camion tunné qui faisait des allers-retours pour transporter des cargaisons de poissons des villes côtières au centre de Tokyo – utilitaire la semaine et objet de parade une fois libéré de ses fonctions – devient pour elle un motif, un signe culturel vecteur de récits historiques et représentatifs d’un mode de vie communautaire, qui n’a depuis jamais disparu de sa pratique. Objet pluriel, le dekotora relève de l’hyperbole. S’il arbore une apparence chromée dans sa version diurne, allant jusqu’à se fondre au sein du paysage dans lequel il voyage, c’est à la nuit tombée que sa brillance atteint son paroxysme. Rétroéclairé par un dispositif lumineux intégré à sa structure, il entame alors sa vie nocturne et s’anime d’une tout autre manière. Se laissant absorber dans le décor qui l’entoure lorsqu’il sillonne les routes, l’obscurité met fin à tout jeu de réflexion pour laisser place à différents faisceaux de néons colorés. Émanant d’une tradition apparue à l’après-guerre, ces véhicules ultra customisés proviennent, selon la légende, d’une cargaison de camions états-uniens arrivés par paquebots au lendemain du conflit pour aider à la reconstruction du pays. Leurs nouveaux propriétaires auraient alors eu la volonté de rapiécer ces engins endommagés à l’aide d’éléments divers afin de camoufler leurs éraflures et leur conférer une existence nouvelle. Les decorated trucks qui en découlent mêlent art et artisanat, comprennent autant de créations DIY que de systèmes électroniques complexes savamment imbriqués dans un réseau de références qui fusionnent sans hiérarchisation. Ils sont pour la photographe le point de départ d’une investigation visuelle qui ne cesse de se déployer depuis près d’une décennie.

Détail d’un dekotora style Gundam, Aichi meeting, 2024,©Louise Mutrel

Parader

De l’obsession née lors de ce premier séjour découle un besoin d’infiltrer ce milieu confidentiel. Suite à une recherche longtemps restée sans réponses, la photographe parvient après plusieurs mois à obtenir la date d’un rassemblement, journée pendant laquelle les amateur·ices de cet art se réunissent dans des zones reculées pour présenter leurs camions à leurs pairs. Cette rencontre sera le point d’entrée dans cette communauté, vivant en marge de la société japonaise. N’ayant pas la permission de prendre la route en plein phare, ces moments de rencontres et d’échanges représentent des occasions uniques de découvrir les dekotoras lorsqu’ils irradient de manière autonome. Conçues comme des événements spectaculaires et festifs, ces rencontres réservées à des cercles fermés, viennent mettre à l’honneur un savoir-faire transmis de génération en génération. La cocréation de ces décors ambulants résulte d’une mise en commun de conseils et de compétences liés à différents corps de métier allant de la peinture illusionniste aux connaissances électroniques. L’approche collaborative qui se trouve au cœur de ce phénomène culturel pousse l’artiste à penser les dekotoras comme des espaces d’expérimentations collectives. Ce moment passé avec les camionneur·euses en 2022 fait basculer Louise Mutrel dans une nouvelle approche de son sujet qui prend désormais un tournant anthropologique et la conduit à une série de discussions avec différentes familles qui se poursuivent aujourd’hui encore. Les liens entre tradition et modernité qui traversent le Japon d’après-guerre, également perceptibles dans le travail de Louise Mutrel, peuvent dès lors rappeler certains clichés saturés du photographe Daidō Moriyama, dont l’œuvre met en lumière les paradoxes de cette société sous influence nord-américaine.

Louise Mutrel, Starlight express club, Emba galerie Édouard Manet Gennevilliers. CrÉdit Photo : Salim Santa Lucia.

Circuler

En 2024, alors lauréate de la Villa Kujoyama, Louise Mutrel part en immersion pour un séjour de six mois qui est l’occasion de voyager pendant plusieurs jours avec une famille à bord d’un dekotora. Ce périple l’amène à entrevoir la part de spiritualité qui s’opère également dans cet art. En plus des diverses références religieuses convoquées dans les bas-reliefs qui recouvrent les véhicules, elle découvre des cérémonies organisées dans certains temples shintoïstes afin de porter chance aux voyageur·euses et d’éloigner les mauvais esprits de la route. Ces moments rituels, qui participent de la vie de ces microsociétés, témoignent d’une fusion entre traditions vernaculaires et superstitions populaires également mise en lumière dans le travail de l’artiste. Dans cette perspective, c’est aussi la manière dont les dekotoras se conçoivent comme des autels aménagés qui nourrit l’obsession de la photographe pour son sujet. Favorisant les close-up sur des détails précis et poussant le zoom vers une forme d’abstraction, il s’agit aussi pour elle de mettre l’accent sur cette dimension syncrétique. Si pour son propriétaire, le dekotora s’apparente à un autoportrait personnifié, ces avatars traduisent à la fois des éléments résiduels d’une culture américaine ayant déferlé au Japon dans les années 1970, des références directes au théâtre kabuki, à des mangas ou à des iconographies picturales ancestrales. Par le biais de superpositions, ces signes visuels deviennent la toile de fond d’une imagerie complexe et foisonnante. C’est cette esthétisation poussée à l’extrême qu’elle embrasse à travers un ensemble de fragments photographiques qui ne font qu’éprouver l’impossibilité à transcrire ces structures fantasques. Dans ses installations, les dekotoras se changent en objets cultuels chargés de mysticisme, catalyseurs de croyances collectives.

Reflet du mont Tsurugi dans un dekotora, Fukui meeting, 2024, ©Louise Mutrel

Simuler

Pendant plusieurs décennies, les architectures de fêtes foraines – hauts lieux d’expérimentations esthétiques – n’existaient que de manière ponctuelle dans un espace donné. La transhumance de ces infrastructures éphémères avait pour enjeu une durée de vie limitée et la plupart ne subsistent aujourd’hui que sous la forme d’archives photographiques. Les dekotoras peuvent être interprétés comme la transposition d’une certaine démesure décomplexée déployée dans des villes fantoches comme Las Vegas à l’heure du postmodernisme. Écho à ce lexique plastique développé par l’architecte Robert Venturi qui prônait le concept « less is a bore » [le moins c’est l’ennui] dans les années 1970, les camions japonais ne sont pas sans évoquer le décorum propre à l’univers du casino. Rappelant les decorated sheds [hangars décorés] – ces constructions qui existent davantage par leurs devantures scintillantes que pour le bâtiment qu’elles viennent camoufler –, les dekotoras témoignent de cette esthétique fusionnée inspirée d’une culture américaine marquée par l’excès le plus pur. Dans l’exposition « Starlight Express Club » à la galerie Édouard-Manet de Gennevilliers, Louise Mutrel interroge la pérennité de ces objets en perpétuelle reconfiguration et la nécessité de s’en saisir. Ces espaces d’exposition à ciel ouvert témoignent d’une inversion radicale des modes de monstration traditionnels. Si l’intérieur de leurs habitacles reste extrêmement codifié, tout semble se jouer à la surface. Il en est de même dans la manière dont l’artiste conçoit la mise en espace de ses images. Rejouant les carrosseries des camions, elle produit une série de caissons lumineux dont l’inox vient rappeler l’aspect réfléchissant. Au sein de l’exposition, les pièces s’éclairent par elles-mêmes, à l’instar de panneaux signalétiques auxquels s’agrège une partition de néons lumineux qui induit un parcours dans le lieu. Recto verso, le cadre évoque les pages d’un livre permettant de reconstituer une part de ces architectures mobiles à échelle réelle.

Dekotora gundam polymiroir, rassemblement, Aichi préfecture, Japon, 2024, ©Louise Mutrel 

Rayonner

Au cours des années, la pratique de Louise Mutrel s’est mue dans cette recherche infinie, dans sa forme tant plastique que sociologique, qui, loin de s’éroder, s’avère inépuisable. Son travail photographique est ainsi mis au service d’une étude plus globale et vise à dresser le portrait d’une communauté à part entière, d’un mode de résistance à la norme établie, dans une dimension documentaire qui tend parfois à l’abstraction visuelle. L’artiste exerce une pratique du corpus plus que de l’image en tant que telle. Dans son approche, il s’agit de donner corps à ces objets-mondes, insaisissables dans leur entièreté et dont la complexité réside dans la ramification des motifs, des codes et des imaginaires investis de même que dans le désir de liberté qu’ils véhiculent. Son travail, qui met en avant leur caractère ostentatoire et irrévérencieux, nous parle autant d’un engouement pour ces formes jubilatoires que pour leurs propriétaires. La photographe s’attache ainsi à décrire la vision de cet objet magique, qui s’offre à nous avant de se dérober pour se fondre dans le paysage dans un mirage presque illusoire.

Cet article a été édité dans le cadre du fonds de soutien ¡Viva Villa!, réseau des résidences artistiques françaises à l’étranger.

Head image : Volant D’okita Koji, garagiste de dekotora, Hiroshima, 2024, © Louise Mutrel


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