Alicja Kwade

par Vanessa Morisset

Alicja Kwade, Dusty Die, M Leuven
From 10 October 2025 to 22 February 2026

« Et sous la sphère, la chaise. »
Eva Wittocx

Dans le contexte de célébration des six cents ans de l’Université de Louvain1, le M, par le biais de sa conservatrice et directrice du département d’Art contemporain Eva Wittocx, a invité pour une vaste exposition monographique Alicja Kwade, artiste berlinoise d’origine polonaise, dont l’œuvre s’inspire des sciences physiques. Plus exactement, le musée présente son exposition au côté d’une autre qui rassemble des éléments d’archives et des objets conservés sur le site de l’université, visant à explorer l’histoire de la constitution du savoir à partir de ses outils, depuis les instruments les plus pointus jusqu’au mobilier usuel. En écho, l’œuvre d’Alicja Kwade aborde le savoir de manière à la fois précise – ses sources s’appuient sur des théories identifiées (loi universelle de la gravitation de Newton, référentiel galiléen…) – et fictionnelle, nous proposant des expériences sensibles surprenantes. Ses installations et ses sculptures jouent sur la perception et l’illusion, les paradoxes auxquels conduisent parfois les théories physiques par rapport au sens commun, et finalement la poésie que partagent à leurs marges l’art et la science. Le thème des festivités autour de l’université étant « The Poetics of Not Knowing », le « non-scientifique de la science » pourrait-on dire, un travail artistique qui nous met face aux aspects mystérieux de la science nous donnera forcément envie de nous repencher sur l’enchevêtrement des connaissances rationnelles avec l’irrationnel dans notre rapport au réel.

Parmi les œuvres de l’artiste, certaines (ou certaines versions) sont déjà connues pour avoir été montrées dans de prestigieuses institutions, dont la Biennale de Venise en 2017, le toit du Met à New York en 2019, ou dans l’espace public, notamment à Paris, au jardin des Tuileries en 2023. Un labyrinthe combinant vitres et miroirs, une porte comme enroulée dans un espace courbe, des mini-planètes jonchant le sol sont autant d’œuvres signatures. Dans l’exposition, l’œuvre la plus ancienne date de 2009. D’autres sont inédites ou produites par le musée.

En guise d’introduction, on pénètre dans l’espace obscur d’une grande installation vidéo, In Ewig den Zufall betrachtend (Contempler le hasard pour l’éternité), créée en 2014, portée à une échelle monumentale. Sur plusieurs écrans suspendus, des dés géants roulent sur un fond sonore puissant : ils font penser à un jeu cosmique, comme si l’univers était régi par leurs lancers. L’œuvre fait allusion avec humour à la célèbre phrase polémique envers la physique quantique d’Albert Einstein, « Dieu ne joue pas aux dés2 », et plus largement au fait que, comme le rappelle Sylvia Wenmackers, philosophe des sciences à la KUL3, la recherche n’a cessé d’avancer grâce à des expériences de pensée et des scénarios imaginaires. La plus célèbre est sans doute celle du chat à la fois mort et vivant de Schrödinger, mais il y en a bien d’autres. Cette installation fonctionne tel un sas qui nous plonge dans cet état d’esprit.

‘In Ewig den Zufall betrachtend’(Contemplant éternellement le hasard)/Contemplating chance for eternity, Alicja Kwade, 2014 © Alicja Kwade, courtesy of the artist


Dans la suite du parcours, d’autres œuvres reprennent le motif esquissé de la suspension ou de la chute dans l’espace. Très discrète, dans un petit couloir entre deux salles, l’œuvre Wo Oben Zum Unten (2015) consiste en un trousseau de clés collé au plafond, comme s’il avait été aspiré par un renversement de la loi de la gravitation. Ce sont des clés que l’artiste a trouvées parterre au fil de plusieurs années et qui n’ouvriront plus que les portes vers l’imaginaire de l’exposition (il y en a quelques-unes !). Une œuvre similaire, The Sun, sculpture en bronze peinte en jaune (2022) est, elle aussi, discrètement collée au plafond, ajoutant un degré d’humour. En effet, l’œuvre ne représente pas directement le soleil évoqué par son titre, elle le fait par l’intermédiaire d’une forme d’un potiron. Si bien que la situation est en même temps logique ou illogique, selon que l’on prend pour référent de la sculpture le soleil ou la cucurbitacée, soleil qui serait bel et bien au bon endroit, au-dessus de nos têtes, à condition que l’espace du musée vaille pour l’espace tout court.
Mais souvent, le même motif est incarné de manière plus réaliste par la situation d’attente provoquée par la présence de grosses pierres, suspendues en l’air, sur le point de chuter ou déjà tombées.

Au mur de l’une des grandes salles, une pièce des années 2010, 1417+(16.08.2013), traite de leur observation. Sur une grande feuille de papier, écrites à la main, des annotations recensent les météorites en mouvement aux alentours de la Terre, potentiellement menaçantes, depuis les premières études en 1932 jusqu’à la date de l’œuvre en 2013. On remarque cependant une absence d’occurrence au moment du début de la Seconde Guerre mondiale : aucune météorite n’a été repérée. Non pas qu’il n’y en avait pas, mais plutôt parce qu’elles n’étaient pas observées, les humains ayant alors d’autres priorités. On peut rapprocher cette œuvre d’une analyse de Thomas Hertog, physicien à la KUL, selon qui, même « en ce qui concerne le monde, nous n’obtenons de réponses qu’aux questions que nous posons4. » Autrement dit, on ne trouve que ce que l’on cherche, au niveau de l’expérience commune, mais également de la science, ce sont là les limites du savoir humain, qu’il ne faut pas perdre de vue.
Dans l’installation Paraposition (2024), les pierres sont maintenues dans l’espace par une grande structure en métal qui les aide à défier la gravité. Mais pour combien de temps ? s’interroge-t-on, lorsque l’on s’assoit sur la chaise en bronze, incrustée dans la structure, sous la plus grosse des pierres. Sur un même schéma, dans Superheavy Skies (2025), les blocs de roche sont suspendus à des tiges, en équilibre selon le principe des mobiles au-dessus des lits d’enfant. Sommes-nous, nous, terrestres qui regardons les étoiles, dans cette même situation de contemplation émerveillée, confiant·es dans la force des lois physiques comme dans les tiges qui assurent la solidité du mobile ? Sachant que ce type d’équilibre peut relever de ce que les scientifiques appellent un « système chaotique », un équilibre, certes, mais qu’un rien peut bouleverser. L’œuvre de l’artiste rend tangible cette situation de postulat de la stabilité du monde que nous acceptons implicitement au quotidien.
Avec la pièce intitulée Blue Days Dust (2025), la chute a eu lieu. Au milieu d’une grande salle vide aux murs recouverts de peinture bleue, repose une énorme roche également teintée de bleu. Ou plutôt faudrait-il dire : une énorme pierre aux teintes bleu lapis-lazuli a servi de matière première pour peindre les murs autour d’elle. On se retrouve ainsi dans une salle qui est l’envers de la toute première ; opposant à la nuit le bleu du ciel, aux dés en l’air la pierre au sol. Mais au-delà de cet aspect formel, l’installation relie l’histoire de l’art à celle du ciel et de l’astronomie, le lapis-lazuli étant, dans la tradition, la source des pigments outremer les plus beaux et les plus chers, utilisés par les peintres les plus renommés, tels que Giotto, pour représenter l’espace.
Le thème de la chute est aussi au principe du Siège du monde (2025). Une sphère en pierre qui ressemble à la Terre, grâce à ses couleurs blanc et bleu, est posée sur un fauteuil, comme si elle s’était décrochée du cosmos. Pourtant, la situation n’est pas désastreuse, la planète ne s’est pas écrasée et est au contraire lovée sur une épaule d’Atlas devenue chaise. Si bien qu’on est amené à se demander où nous sommes pour observer une telle scène. Les œuvres d’Alicja Kwade suggèrent des changements de point de vue où se télescopent les échelles cosmiques et humaines.
Décidément, les chaises sont récurrentes dans son travail. Pour l’événement, la KUL lui a commandé une sculpture désormais installée de manière pérenne dans le parc Sint-Donatus, non loin du musée. Elle a été réalisée en reproduisant un ensemble de sièges utilisés à l’université – tabourets, fauteuils, chaises de classes –, disposés en cercle. Une grosse pierre semble tombée au milieu, sans heurts apparents. Les sièges la soutiennent, l’accueillent même et, avec un peu d’imagination, on pourrait les entendre lui souhaiter la bienvenue dans notre monde sublunaire. Suivant cette impression, on en vient à penser que les œuvres d’Alicja Kwade appellent à une sorte d’apaisement face au vertige de l’univers. Serait-ce plutôt l’art que le savoir qui le permet ?

Vues de l’exposition / Exhibition views Alicja Kwade, « Dusty Die », M Leuven, 2025. © Courtesy of the artist. Photo : Roman März pour M Leuven.
  1. Successivement, l’université s’est appelée Université de Louvain, Université catholique de Louvain, et aujourd’hui la Katholieke Universiteit Leuven (KUL) après une scission d’avec la branche wallonne en 1968.
  2. La phrase a été prononcée à Bruxelles, au congrès Solvay de 1927, à propos de la mécanique quantique et des théories probabilistes de Niels Bohr.
  3. Un livret accompagne l’exposition, alternant des explications sur les œuvres de l’artiste avec des réflexions d’universitaires (physicien·nes, juristes, philosophes…) de la KUL. Le texte de la philosophe se trouve p. 55.
  4. Cf. le livret p. 19.

Head image : Alicja Kwade, Blue Days Dust (II) (detail), 2025. © Alicja Kwade, courtesy of the artist. Photo : Roman März pour M Leuven.


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