Aurore Bagarry
Aurore Bagarry
De la côte, vers l’Ouest
Centre d’art Passerelle, Brest
20 juin – 20 septembre 2025
La plupart du temps la photographie immobilise, cristallise le mouvement et fixe pour l’éternité un passage entre deux états, ce qui est particulièrement flagrant pour les humains, les animaux, les véhicules ou les trains en perpétuel mouvement, de même que certaines vues de paysages marins ou fluviaux, de ciels, etc., mais qui l’est un peu moins pour les végétaux, sauf quand ils sont secoués par le vent. De fait, ici, l’objectif de la photographe n’est pas de fixer une mobilité qui ne concerne que très peu les rochers et les falaises, puisque leurs mouvements, s’ils sont perceptibles à l’échelle géologique, le sont beaucoup moins à l’échelle humaine, sauf à de rares exceptions, comme en cas de tempêtes violentes lorsque la brutalité des éléments accentue un phénomène qui, en temps normal, peut prendre des millions d’années. Il s’agit plutôt ici de faire état d’une fixité, de ce qui va à l’encontre de ce pour quoi la photographie a été inventée et s’est déployée de manière si spectaculaire au cours du siècle dernier.
Aurore Bagarry s’est déplacée sur les littoraux de Bretagne, Gironde, Vendée, mais aussi de l’autre côté de l’océan, en Guadeloupe et en Martinique où elle a pu vérifier la similitude de ces côtes fracturées et brisées par les assauts de l’Atlantique, le travail de l’érosion, tout en mettant en lumière les différences de traitement qui affectent ces rivages de manière flagrante. L’ensemble qu’elle expose au centre d’art Passerelle à Brest – après l’avoir déployé à GwinZegal, autre centre d’art breton, celui-ci dédié principalement à la photographie – est le fruit d’une déambulation le long de ces rives morcelées et découpées qu’elle photographie de manière radicalement frontale : absence de personnages, absence de vue en plongée – aucun drone convoqué pour produire ces fameuses photos spectaculaires, vues du ciel, que d’autres affectionnent particulièrement, produisant des images idéalisées de la planète ; la pratique de Bagarry privilégie un dispositif de prise de vue, toujours le même, sur les côtes et les falaises, les rochers et les grottes, toujours de face, comme si elle les portraiturait. Ce faisant, elle fait apparaître les strates qui composent les feuilletés rocheux, dévoilant pour qui sait les interpréter l’origine de ces formations, qui pour certaines remontent aux temps les plus anciens, à plusieurs centaines de milliers d’années.

Les images de Bagarry flirtent avec une approche scientifique qui pourrait ravir des géologues de formation par leur netteté et par le fait que l’artiste juxtapose des photos des deux bords de l’océan, accréditant, s’il était encore nécessaire de le prouver, l’hypothèse de la séparation d’un continent premier en deux unités distinctes que la forme de l’Amérique du Sud s’emboîtant parfaitement dans la courbure de l’Afrique vient confirmer. « L’Atlantique est symétrique », comme le rappelle Philippe Boulvais en introduction d’une magistrale leçon de géologie1. Mais là ne réside pas l’intention première de Bagarry qui, a priori, ne s’intéresse à cette science que de manière empirique. Ce sont plutôt les géologues qui s’intéressent à une pratique qui embellit leur science, en exemplifiant par l’image les théories sur la formation des continents que la photographe aime à saisir par la tranche, telle la découpe d’une part de mille-feuilles.
Ses photographies ne font que suggérer le travail invisible du vent et des vagues qui sculptent inlassablement le rivage – transformant sa silhouette au fil d’une érosion ultra lente – coiffé par endroit par le toupet d’une végétation plus ou moins luxuriante, selon qu’on se retrouve d’un côté ou de l’autre de l’océan. Comment ne pas y voir des portraits, des visages hiératiques se dégageant de ces amas rocheux dont on se plaît à rechercher les traits imaginaires ? Il n’y a pas que dans les nuages que les paréidolies prennent forme, la photographie de Bagarry semble suggérer que les falaises et autres formations rocheuses savent parfaitement concourir à leur production, participant ainsi de l’établissement des mythologies celtiques puis chrétiennes auxquelles la Bretagne fut particulièrement sensible.

Aurore Bagarry ne se positionne pas en écologiste « punitive », en donneuse de leçons, preuves à l’appui, de l’intensification des assauts marins envers une côte qui s’avère de plus en plus fragilisée : aucune prise de vue des dommages causés par les ouragans et autres typhons ravageurs, aucune spectacularisation du drame qui s’installe lentement à travers l’enfouissement de rivages naguère insensibles à ce phénomène inexorable, si ce n’est que par à-coups exceptionnels. Elle jouirait presque de ce spectacle de l’emballement des éléments, de cette modification spectaculaire de la côte, du recul de son trait qui crée des démantèlements inattendus, et des engloutissements inimaginables lorsque l’on pensait ces silhouettes quasiment immuables. Si la montée des eaux ne peut laisser indifférente cette amoureuse des paysages marins, il ne semble pas que sa pratique ait pour finalité de militer en faveur d’une dénonciation des atteintes au littoral. Elle agit plus en révélatrice d’une beauté insoupçonnée, via des moyens qui réfèrent nettement à des positions picturales. Ces photographies dessinent des territoires ciselés où sa maîtrise de la lumière amplifie les béances et les ombres, les pleins et les déliés, et joue avec les brillances pour faire apparaître la trame subtile de ces lignes qui dessinent les falaises et autres concrétions minérales. Le travail à la chambre, lourd matériel qui la range du côté des pionniers de la photographie et de leurs expéditions aventureuses, ajoute à cette dimension de saisie des détails qui rappellent les longues séances de pose des modèles en peinture. Bien sûr la métaphore de l’objectif en tant que « pinceau » du photographe trouve ici ses limites qui se cantonnent au choix de l’ouverture d’un diaphragme et de la recherche du point de vue idéal, mais encore au travail de développement où l’on peut retrouver les mêmes exigences en matière de tonalité que celles du peintre. Ce qui se joue dans la photographie d’Aurore Bagarry, c’est ce dialogue entre toutes ces temporalités, celle de l’instantanéité du clic qui vient confondre l’éphémère du temps humain avec l’extrême extensibilité des temps géologiques.
1. Philippe Boulvais, « Les roches de l’Atlantique », in De la côte, catalogue des expositions aux centres d’art GwinZegal et Passerelle, Guingamp, Éditions GwinZegal, mars 2025.

Head image : Vue de l’exposition / Exhibition view « De la côte, vers l’Ouest » Aurore Bagarry, 20 juin — 20 septembre 2025, Passerelle centre d’art contemporain, Brest. Photo © Aurélien Mole.
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- Du même auteur : Global Fascisms, Geister, The Story That Never Ends, Don't Take It Too Seriously, Le Château d'Aubenas,
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