François Taillade

par Marie Cantos

Tout le monde connaît Le Cyclop. De nom, au moins. Pour certains, cela a même été une des premières rencontres avec l’art contemporain. Un lieu patrimonial à visiter en famille. Mais plus seulement : depuis l’arrivée de son nouveau directeur en 2011, Le Cyclop est aussi un lieu de création contemporaine. Un dédoublement des missions du site opéré par François Taillade.

Marie Cantos : Avant votre arrivée au Cyclop, il n’y avait pas de programmation artistique : le lieu était avant tout patrimonial. Pouvez-vous revenir sur cette nouvelle orientation, et préciser, peut-être, pourquoi avoir initié cette ouverture sur la création contemporaine ?

François Taillade : Il y a eu tout d’abord une redéfinition de la politique des publics. Nous nous sommes demandé qui nous accueillions, et comment. Or, de ce que j’avais pu observer avant (j’étais allé plusieurs fois au Cyclop avant d’en prendre la direction), ce public était surtout touristique, familial, pas spécialement, voire pas du tout lié à l’art contemporain. Je trouvais pourtant ce lieu inspirant : les grandes thématiques qui fondent sa construction (l’amitié, le travail en commun, l’engagement politique), sa musicalité qui me paraissait évidente (avec la Méta-Harmonie de Tinguely, le Pénétrable sonore de Soto, l’ensemble des sons activés par la machinerie), etc. Il me semblait donc important de concevoir une programmation qui puisse faire écho à tout cela, mais, surtout, de pouvoir faire du Cyclop un lieu de vie où l’on a envie de revenir et surtout que l’on peut apprécier visiter plusieurs fois. J’avais envie qu’on puisse le redécouvrir ou même en découvrir d’autres aspects à travers le travail des artistes invités-là. Et, évidemment : réinsuffler la création artistique actuelle dans ce lieu incroyable que, finalement, peu d’artistes connaissent. Car c’est une œuvre d’art contemporain majeure mais qui est peu connue des professionnels !

Affiches de la programmation 2014 (en situation, au Cyclop). Réalisation graphique : Yann Rondeau. © Photo : Marie Cantos.

Affiches de la programmation 2014 (en situation, au Cyclop). Réalisation graphique : Yann Rondeau. © Photo : Marie Cantos.

Mais pensez-vous que Le Cyclop puisse encore inspirer les artistes ? Pensez-vous que les problématiques liées au site, à sa construction, etc., sont toujours aussi actuelles ?

F.T : Complètement ! Non seulement actuelles, mais intemporelles : le fait de se réunir pour faire une pièce, de penser les choses ensemble. Le Cyclop, c’est une utopie concrète, si vous me permettez l’oxymore. Et la plupart des artistes qui viennent le visiter repartent avec des étoiles dans les yeux. Evidemment, c’est une gageure d’exposer dans un lieu comme celui-ci (c’est-à-dire dans la forêt puisqu’il n’y a pas de lieu d’exposition) mais c’est aussi passionnant de ne pas être dans le white cube. Cela permet aux artistes d’imaginer des projets avec d’autres matériaux mais aussi une autre dimension, une autre temporalité. Nous avons pu présenter des installations sonores (comme celle de Denis Savary), des performances (comme celle de Lindsay L. Benedict qui a travaillé avec le club de danse de Milly-la-Forêt, qui s’appelle Le Club des abeilles et compte cinq cent adhérents soit dix pour cent des habitants, qui a entièrement investi le site, tout une nuit.) Mais toutes les propositions prennent en compte l’œuvre. C’est tout le génie de cette œuvre : on ne peut pas faire sans elle !

Je reconnais dans les grandes thématiques du Cyclop un certain nombre de vos préoccupations (ce que j’ai pu en saisir dans vos programmations antérieures) : la musique et, plus généralement, la pluridisciplinarité, mais aussi l’amitié, le travail en commun. Parvenez-vous à le mettre en œuvre de manière effective, ce travail en commun ?

F.T : Oui, tout à fait. Et avec des artistes qui ne se connaissent pas toujours. Par exemple : Lindsay L. Benedict, Antoine Proux et Hélène Agofroy [1]. Cet été, nous accueillons Soyoung Chung et Arnauld Colcomb. Eux se connaissent (ils étaient dans l’atelier d’Annette Messager à l’ENSBA de Paris) mais ne se sont pas vus depuis des années car Soyoung Chung est retournée vivre en Corée du Sud après ses études en France. Arnauld Colcomb introduit une mécanique très intéressante dans ses sculptures; Soyoung Chung investit l’espace avec une grande force et a déjà travaillé des pièces collectives et, également, participatives (je pense par exemple à Nothing Too Much_Cushion Project qui est une pièce évolutive qui peut devenir un espace d’écoute, un espace de repos et qui crée aussi un espace en soi). Je trouvais donc intéressant de les associer pour penser une pièce en commun. Au même moment, cet été, nous accueillerons également une compagnie de danse, dont j’ai découvert le travail au Théâtre de la Bastille : les Busy Rocks. (Il se trouve que l’un de leurs spectacles, Dominos and Butterflies, reprend les enchaînements du Cours des choses (Der Lauf der Dinge, 1987) de Fischli & Weiss, film lui-même inspiré par Tinguely. La pièce sera d’ailleurs rejouée, en parallèle, au Théâtre de Brétigny-sur-Orge.) Les Busy Rocks sont invités à créer une pièce en lien avec les mouvements du Cyclop, mais ils pourront tout à fait décider de travailler avec Soyoung Chung et Arnauld Colcomb : rien n’est sûr et c’est ce qui m’intéresse. Le Cyclop devient un laboratoire d’expérimentations. Et cela peut ne pas fonctionner, ce qu’il faut accepter.

Jean Tinguely, Méta-Maxi, Le Cyclop de Jean Tinguely. Vue de la performance « Etourneaux » lors du vernissage de l’exposition « Vous êtes ici » de Sylvain Rousseau et Yann Rondeau, Le Cyclop (le 7 septembre 2013). © Photo : Régis Grman.

Jean Tinguely, Méta-Maxi, Le Cyclop de Jean Tinguely. Vue de la performance « Etourneaux » lors du vernissage de l’exposition « Vous êtes ici » de Sylvain Rousseau et Yann Rondeau, Le Cyclop (le 7 septembre 2013). © Photo : Régis Grman.

La dimension politique, évidemment très présente dans le lieu, faisait aussi partie de vos préoccupations, avant même votre arrivée au Cyclop.

F.T : Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle sont des artistes éminemment politiques. Ce sont des militants. Niki de Saint Phalle s’est notamment engagée dans la lutte contre le Sida. Dans Le Cyclop même, on voit de nombreux hommages : à la mémoire des déportés, à mai 68, à la pilule abortive. Effectivement, cela m’est cher. Et les artistes qui sont invités, s’ils ne sont pas tous des militants, montrent une forme d’engagement à travers l’art. Ce n’est pas une programmation pro-militante mais elle l’est forcément par son histoire.

Les affiches de la nouvelle saison sont en tout cas un clin d’œil à la politique. Elles font écho à la présence de Jacques Villeglé pour « Les 20 ans du Cyclop », mais elles reprennent aussi l’esthétique des affiches électorales (très actuelles !) ; les artistes y apparaissent avec beaucoup d’humour comme des candidats. Vous avez justement lancé une refonte de l’identité visuelle en arrivant en poste. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

F.T : J’ai demandé à un graphiste qui s’appelle Yann Rondeau de repenser le logo de l’association en essayant de l’inscrire dans une histoire, celle des Nouveaux réalistes, et d’une esthétique plutôt marquée « années 1970-1980 », contemporaine de la construction du Cyclop, et, en même temps, de rendre compte de sa contemporanéité. J’ai fait appel à Yann parce que j’aimais le côté « bricolage » de ses créations. J’avais notamment apprécié les affiches réalisées pour la Biennale de Belleville. C’est quelqu’un de très créatif et qui a l’irrévérence nécessaire pour aller dans le sens du Cyclop. Nous avons donc travaillé ensemble sur la refonte de l’identité visuelle et sur la création d’une charte graphique. C’était important pour pouvoir « être mieux identifié », précisément. Par ailleurs, Yann Rondeau a été invité, en 2013, dans le cadre d’une collaboration avec l’artiste Sylvain Rousseau, qu’il connaît bien. Tous deux ont réfléchi à une signalétique pour Le Cyclop, une signalétique ponctuelle, en attendant la création du lieu d’accueil, qui fonctionne par renvois, de panneau en panneau, dans un jeu de piste fidèle à l’esprit du lieu.

Niki de Saint-Phalle (gauche), La Face aux miroirs, Le Cyclop de Jean Tinguely. © Photo : Régis Grman / Jean Tinguely (droite), Méta-Harmonie, Le Cyclop de Jean Tinguely. © Photo : Régis Grman.

Niki de Saint-Phalle (gauche), La Face aux miroirs, Le Cyclop de Jean Tinguely. © Photo : Régis Grman / Jean Tinguely (droite), Méta-Harmonie, Le Cyclop de Jean Tinguely. © Photo : Régis Grman.

Asseoir l’identité du lieu reste donc un enjeu. D’une manière générale, travaillez-vous plutôt à l’échelon local, national, international ?

F.T : Les trois. Notre premier public est local. Et ce rayonnement local est d’autant plus important qu’il n’y avait pas (ou peu) d’art contemporain dans cette partie de l’Ile-de-France, au sud-est de l’Essonne, et que Le Cyclop a pu devenir un nouveau lieu d’art contemporain. Le public est très en demande : la performance de Pierre-Etienne Morel [2] – sous la pluie ! – a attiré une centaine de personnes, celle de Lindsay L. Benedict [3] plus de trois cents. Nous avons noté, depuis 2011, une augmentation importante des publics, de onze mille visiteurs annuels à seize mille, sachant que la jauge à l’intérieur de la sculpture est extrêmement réduite ! La programmation est pensée avec les publics plutôt que pour les publics. Nous travaillons avec eux sur la production de certaines pièces, comme pour celles de Pierre-Etienne Morelle et de Lindsay L. Benedict. Ce n’est évidemment pas automatique mais c’est une manière différente d’associer les publics, en plus du travail de fond, notamment auprès des scolaires. D’une manière générale, le lieu est devenu un véritable centre d’art, avec toutes les missions pédagogiques qui lui incombent. Mais comme je le disais tout à l’heure, maintenant que Le Cyclop a acquis une assise locale (fréquentation et reconnaissance), notre objectif est de le faire rayonner à l’échelle nationale, notamment auprès des professionnels de la culture, et de développer des partenariats à l’international, ce à quoi nous travaillons actuellement.

Revenons peut-être aux missions qui étaient déjà celles de l’association que vous dirigez et qui restent un aspect important de la gestion du site. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la conservation du site et son exploitation ?

F.T : Ce sont deux aspects parallèles de ma mission. Il s’agit désormais de faire vivre le site à travers une programmation, tout en veillant à son entretien et à sa conservation – qui reste un cauchemar de conservateur, avec d’incessantes variations de température et d’hygrométrie !

Mais, étonnamment, le site ne semble que peu altéré par le temps et les intempéries.

F.T : Oui, parce qu’une équipe technique propre à l’association (deux personnes dont un soudeur) travaille en permanence. Le CNAP, qui est propriétaire de l’œuvre, accompagne au fur et mesure les restaurations prioritaires. A l’intérieur du Cyclop se trouvent une trentaine d’œuvres, c’est donc presque une gestion de musée ! Certes, un filet a été posé sur la Face aux miroirs dès mon arrivée, mais toutes les œuvres sont en bon état, et fonctionnent. Nous travaillons avec le CNAP et le LRMH (Laboratoire de Restauration des Monuments Historiques) pour le grand chantier de restauration de la Face aux miroirs, l’appel d’offre pour la restauration doit être lancé à l’automne 2014 et nous devrions débuter les travaux au printemps 2015, tout en gardant le site ouvert, et en proposant parallèlement des ateliers pour comprendre les enjeux de la restauration d’œuvres d’art contemporain.

Avant de se quitter, pouvez-vous nous parler de la programmation à venir ?

F.T : Cette année, en 2014, nous fêtons, comme vous le savez, « Les 20 ans du Cyclop ». C’est donc une programmation-anniversaire, plus festive, avec, entre autres, des artistes importants de l’histoire de l’art tels que Jacques Villeglé ou Daniel Spoerri qui était un ami de Tinguely et qui a travaillé sur Le Cyclop. Jacques Villeglé proposera un hommage au lieu à travers une série de dessins agrandis et imprimés sur des bâches qui seront accrochées dans les arbres [4]; Daniel Spoerri organisera un pique-nique participatif [5] qui suivra le protocole suivant : les invités devront préparer un repas qu’ils échangeront sur place afin de déclencher des discussions sur ce qui a été préparé – des recettes liées à des voyages, des souvenirs, etc. Le pique-nique sera accompagné d’une rétrospective en images du travail de Spoerri. En parallèle : de la danse, de la musique, de la performance, avec les invitations dont nous parlions tout à l’heure (Soyoung Chung, Arnauld Colcomb, les Busy Rocks) ainsi que deux performances de l’artiste Éric Giraudet de Boudemange [6], La première, qu’il a déjà présentée, notamment à la Rijksacademie, est un lâché de pigeons voyageurs. La seconde, qui sera produite spécialement pour Le Cyclop, fait appel à la chasse à courre et au rallye de Fontainebleau. Éric de Boudemange s’est intéressé à la musicalité de cette chasse, et notamment aux cors de chasse qui permettent à l’ensemble de l’équipée de comprendre ce qui s’est passé pendant que chacun était dispersé. C’est une musique à programme, codifiée. En travaillant avec Éric, j’ai l’impression de revenir à une dimension rabelaisienne du Cyclop. Comme je le disais, chaque intervention des artistes invités me permet de comprendre le Cyclop autrement.

Et au-delà, quels sont les grands projets à venir pour le lieu ?

F.T : Il y a tout d’abord le projet d’un lieu d’accueil sur lequel nous travaillons avec le CNAP et le ministère de la Culture et de la Communication. Nous n’avons pas encore le budget pour le construire mais nous en avons défini les grandes lignes. Ce lieu permettrait de regrouper les équipes sur un même site et surtout de pouvoir accueillir le public dans de meilleures conditions, avec la possibilité de mieux comprendre ce qu’est Le Cyclop, qui sont ces artistes qui l’ont créé, à travers des films, des archives. Mais il ne s’agira pas d’un lieu d’expositions temporaires car les interventions dans la forêt me semblent bien plus excitantes pour les artistes. Ensuite, l’autre grand projet, c’est la mise en place une résidence d’artiste. Nous l’avons déjà initiée, mais les conditions d’hébergement restent pour l’instant des plus spartiates. Or, je pense qu’il faut créer un lieu de vie et de travail afin que les artistes puissent passer du temps sur place. Plusieurs artistes à la fois même, avec toujours cette idée du travail en commun. Cette résidence est une nécessité dans la mesure où nous souhaitons continuer à inviter des artistes étrangers, comme Soyoung Chung, l’été prochain.

  1. Exposition LAH, du 13 septembre 2012 au 27 octobre 2013.
  2. Performance L’heure bleue, le 18 mai 2013.
  3. Performance Do you know there is a monster in the woods? Savez-vous qu’il y a un Monstre dans les bois ?, le 19 mai 2012.
  4. Vernissage samedi 5 avril 2014 à partir de 19h.
  5. Samedi 14 juin 2014 (sur réservation uniquement).
  6. Samedi 17 mai 2014.

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