r e v i e w s

We Are The Painters

par Pedro Morais

Whisper to the Landscape, 40mcube, Rennes, 11.02 — 28.04.2018

Où en est-on du débat esthétique sur la peinture ? Est-il encore utile de réfléchir à l’art en termes de spécificité de médium ? Il n’y a pas en France, certes, l’équivalent d’une école avec la réputation de la Städelschule de Frankfurt où plane l’influence des peintres Michael Krebber ou Amy Sillman et l’ombre du passage de figures comme Immendorff, Kippenberger ou Bayrle en plus d’un lien à la théorie avec Daniel Birnbaum ou Isabelle Graw, fondatrice de la revue Texte Zur Kunst. Le débat français se fait donc au gré des affinités de groupes d’artistes, souvent réunis autour d’artist-run-spaces, ou lors des rares expositions collectives qui s’attaquent au sujet. Dans le cas des dernières, « Voici le temps des assassins », proposée en janvier par le curateur Alain Berland à la galerie Michel Journiac, s’intéressait à la figuration pour la mettre en tension avec la notion d’image « et à ce qu’elle engage de réel ou de fictionnel », tandis que « Paris Peinture » proposée par Nicolas Chardon et Karina Bisch au centre d’art Le Quadrilatère de Beauvais se positionne plutôt du côté d’une communauté d’affinités, réunissant de nombreux peintres exposés à Palette Terre à Paris. C’est le cas de We Are The Painters, duo formé par Nicolas Beaumelle et Aurélien Porte et l’une des aventures picturales les plus remarquables de ces dernières années. Leur travail semblait parfois se jouer des malentendus qui l’entourent : est-ce que la peinture n’était pour eux qu’un prétexte pour des virées sur les routes de montagne, ponctuées de leur humour et d’une posture de cowboys solitaires ? Pourtant, plutôt que de démystifier la figure grandiloquente du peintre solitaire, ils ont fini par lui associer un imaginaire d’aventure et d’excès plus familier de l’univers d’un groupe de rock — ou plutôt de métal, la musique qu’ils écoutent dans leur atelier et qu’ils utilisaient aussi pour une performance rituelle dans une église déconsacrée de Copenhague. Ils y avaient accroché une immense toile découpée en forme de chevelure, rappelant aussi une vulve ou une montagne, d’où ils faisaient sortir (ou accoucher) trois performeuses hiératiques, parées comme dans leurs peintures, libérées du mur et rendues vivantes, personnifiées. Et en confondant chevelure, montagne et performance, ils introduisaient un désordre dans trois genres picturaux séparés historiquement : la peinture de paysage, le portrait et la nature morte. Il y a dans leur travail une manière d’assumer que les objets agissent sur nous, qu’ils nous « produisent » autant qu’on croit les produire — processus parfois nommé affordances ou agency dans le cadre de recherches sur les biographies d’objets en archéologie et anthropologie. C’est cette intuition qui les a amenés à peindre sur le dessous de chaises — pratique restée longtemps cachée, ne changeant rien à leur usage quotidien et dévoilée à l’occasion de l’exposition collective « Back to the peinture » à La Station à Nice en 2017 (autour de l’influence de Supports/Surfaces sur les artistes contemporains). À 40mcube, à Rennes, ils introduisent un mélange de chaise et de mouton, prolongeant le désordre animiste entre le statut d’objet et la figuration d’un animal. Car ce qu’on n’avait peut-être pas saisi jusqu’ici dans leur travail concerne leur effort permanent pour décentrer l’œil anthropocentré. Quand ils se lançaient dans la peinture en plein air, sur toile panoramique, partis en camion à la recherche de la montagne Hochwechsel, on y a d’abord vu leur goût de la culture rurale, folk et redneck. Pourtant, il y a surtout une forme de romantisme à vouloir faire une telle performance de peinture — sans spectateurs, si ce n’est des animaux (à l’instar de Paint for Sheep l’une de leur premières réalisations en 2005) — qu’ensuite ils laisseront sur place abandonnée aux êtres qui y passent – humains ou non-humains. C’est sans doute ce qui explique aussi leur odyssée depuis de nombreuses années pour réaliser un film autour d’Ulma, une chèvre Boer devenue leur « alter-ego animal », racontant l’histoire « d’un petit chevreau qui devient une œuvre d’art et intègre la collection d’un musée ». Si le romantisme de We Are The Painters intègre alors le burlesque, le prosaïque et le casse-gueule, il est toujours empreint d’une passion du réel.

(Image en une : We Are The Painters, Whisper to the Landscape, 2018. Vue de l’exposition. Commissariat et production 40mcube. Photo : Patrice Goasduff.)


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