r e v i e w s

Playground festival

par Elsa Vettier

STUK & M Museum, Leuven, 17 – 20.11.2016

Pour la dixième année consécutive, le Playground Festival s’établit à mi-chemin entre la boîte noire du théâtre de Leuven (le STUK) et le white cube du M Museum pour défendre un programme interdisciplinaire de performances. L’édition de 2015 avait fait la part belle à Guy de Cointet, en démontrant via une exposition et plusieurs reenactments que les créations théâtrales de l’artiste franco-américain s’inscrivaient dans le prolongement d’une réflexion plastique sur les formes et le statut du langage. Implicitement, la programmation concoctée cette année continue d’interroger les rapports entre écrit et performance. Il apparaît que, pour la majorité des artistes invités, qu’ils soient poètes ou exégètes, le texte comme matière graphique, grammaticale ou littéraire, constitue le véritable terrain de / en jeu.

Paul Hendrikse, Procedures for underground, Playground 2016, M – Museum Leuven. © Robin Zenner

Fil rouge du festival, A sentence can be ours and ours se présente comme un cercle de lecture ouvert au sein duquel un micro passe de main en main. Anna Barham tend successivement aux participants une feuille sur laquelle vient d’être imprimé un texte désossé de sa ponctuation. Il faut alors le lire à haute voix et parfois reprendre son souffle pour donner au texte des respirations et, avec elles, un sens particulier. Dans un double mouvement d’interprétation, un logiciel informatique enregistre les paroles des participants et les traduit en un nouvel énoncé qui va être imprimé et réintroduit dans le cercle. Les failles du software ainsi que les accents cosmopolites déforment la version originale qui dégénère progressivement pour former à chaque fois un nouveau propos dans la bouche des lecteurs. Le texte et sa retranscription informatique sont également au cœur de la pièce créée par Liz Santoro et Pierre Godard en hommage au théoricien de la communication Claude Shannon. Lorsque le public pénètre dans le théâtre, quatre danseurs sont déjà au travail depuis deux heures pour tenter d’assimiler un code linguistique complexe qui vient d’être tiré au hasard. Ils vont communiquer cette phrase avec une gamme restreinte de mouvements de bras et de jambes qui évoquent autant l’alphabet sémaphore que les chorégraphies de Lucinda Childs. Alors que le beat s’accélère, l’enchaînement réglé des mouvements s’emballe et perd de sa lisibilité tandis que les mots finissent par jaillir de la bouche des interprètes.

Tout en présentant des projets informés de théories linguistiques où plane l’ombre de Derrida, Playground — littéralement « cour de recréation » en anglais — s’amuse à parasiter les discours doctes. Dans la lignée des conférences performées auxquelles se consacre la biennale Circonférences de Château-Gontier, Pedro G. Romero et Filiep Tacq présentent leurs réflexions autour du poème de Mallarmé Un coup de dés jamais n’abolira le hasard et de son oblitération par Marcel Broodthaers. En 1969, l’artiste belge avait transformé la mise en page flottante du poème en une composition abstraite de bandes noires : là encore, un questionnement sur l’espace du texte bientôt interrompu par des claquements de talons qui résonnent au-dessus des têtes. Le flamenco exécuté par Israel Galván, d’abord invisible puisqu’il se déroule à l’étage, vient couvrir les paroles des deux intervenants tandis qu’il prolonge leur réflexion sur la rythmique visuelle et sonore du poème. L’autre arène privilégiée par les artistes invités est celle des collections d’art médiéval flamand que conserve le M Museum. Alex Reynolds y imagine une pièce pour audio-guide, l’occasion de repenser le discours de « médiation » qui sort du casque. Selon un principe expérimenté à la galerie Crèvecœur à Paris en 2012, une voix masculine dirige l’auditeur comme une caméra, lui notifiant mouvements de travelling et plans resserrés tandis que la voix d’Elma raconte comment, après la surveillance des salles, elle revient hanter le musée la nuit et gratter la surface des tableaux. Le regard que l’on pose sur les œuvres n’est plus informé mais immédiatement narré, cadré pour finir nez-à-nez avec l’employée en question ; à moins qu’il ne s’agisse que d’une statue parmi les autres ?

Marnie Slater, By written I mean made, Playground 2016, M – Museum Leuven. © Robin Zenner

Le propos du festival est évidemment d’aplatir les estrades pour que les performances se déploient partout. Il est alors étonnant de constater que dans certains cas, nous avons quitté le théâtre pour mieux y revenir. Au sein du white cube, les travaux de Mary Reid Kelley et Marnie Slater exhument des mécanismes et des répertoires du théâtre classique. Cette dernière présente By written I mean made, une pièce volontairement maladroite dont le dialogue entre les deux interprètes principaux s’inspire des archives de Claude Cahun et de son compagnon Marcel Moore. Régulièrement, les actrices échangent les rôles et les souffleuses prennent la parole, opérant un glissement permanent sur l’identité des personnages en conversation, tantôt Peter, Mary ou Madonna, tantôt féminin puis masculin. Avec ses scènes bourgeoises de la vie conjugale et ses travestissements, c’est une sorte de vaudeville queer qu’orchestre Slater. Mary Reid Kelley ravive quant à elle la tradition du décor carton-pâte et de la pléthore d’accessoires scéniques dans une série de films que présente le musée. À grand renfort d’écrans verts et de technologies d’animation, les créations de l’artiste américaine et de son mari s’apparentent pour autant toujours à des collages lo-fi en noir et blanc au sein desquels, grimée, elle interprète tous les rôles. Son modèle se situe plutôt au niveau de la tragédie grecque avec masques et chœur de femmes, comme en témoigne The Minotaur Trilogy. Dans la relecture en vers du mythe, le minotaure, ici mi-femme, mi-taureau, erre dans un labyrinthe tagué tandis que Dionysos vêtu d’un body en Lycra imprimé d’une abondante toison, picole allègrement. Le musée a eu la bonne idée d’éditer le script du film qui permet d’apprécier la richesse des rimes et jeux de mots à l’œuvre. Quand le vin vient à manquer, Ariane s’exclame avec désespoir : I have run out of raisins to live.

Mary Reid Kelley avec Patrick Kelley, Swinburne’s Pasiphae, 2014.

Au sein d’une programmation qui joue de la déconstruction des dispositifs de communication (textuels autant que scéniques), il faut enfin noter plusieurs tentatives de réédification du collectif. Elles semblent d’autant plus à propos dans une ville qui, rappelons-le, s’est scindée il y a moins de cinquante ans en deux entités linguistiques distinctes (néerlandaise d’une part, française de l’autre) et dont l’actuelle période de repli fait de plus en plus oublier son passé polyglotte. Dans les souterrains de l’université, au milieu des répliques en plâtre de statues antiques, Sarah van Lamsveerde tente de convoquer des membres disparus. Elle invite le petit groupe de spectateurs à imaginer les parties manquantes des sculptures, les fait apparaître dans le reflet d’un miroir et chatouille les fantômes de traumas communs. Là où le passage du micro chez Anna Barham faisait timidement émerger un auteur collectif, dans les réserves ce sont des fragments de corps qui circulent entre intervenants et participants. À l’issue de la performance, l’artiste distribue à l’assemblée des morceaux de meringue si blancs et râpeux qu’on les confondrait avec du plâtre. Agissant comme des hosties profanes, ils soudent brièvement cette communauté de spectateurs avant que les lumières ne se rallument.

*Avec : Anna Barham, Alex Cecchetti, Israel Galván, Pedro G. Romero & Filiep Tacq, Dora Garcia, Paul Hendrikse, Sarah van Lamsveerde, Emily Mast, Marge Monko, Nástio Mosquito, Michael Portnoy, Mary Reid Kelley, Alex Reynolds, Hugo Roelandt, Liz Santoro & Pierre Godard, Marnie Slater, Benjamin Verdonck, Lisa Vereertbrugghen.

(Image en une : Liz Santoro et Pierre Godard, For Claude Shannon, The Kitchen, 2016. © Julieta Cervantes. Courtesy The Kitchen, New York)


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