r e v i e w s

Playgrounds au Lieu Unique

par Patrice Joly

Littéralement cour de récréation en anglais, le projet « Playgrounds » affiche sans ambages ses prétentions : transformer les divers lieux qu’il envisage d’investir en autant de terrains de jeux. Manifestation réalisée sous la houlette de Patricia Buck, responsable des expositions au lieu unique et de Rafaël Magrou, architecte et critique d’architecture, le projet ne s’embarrasse pas trop de subtilités langagières : comme le communiqué de presse le dit expressément « Si Paris a perdu les JO en 2012, Nantes organise cet été ses propres jeux : “Playgrounds”. » Argument de vente imparable : comment surmonter la claque de l’échec de la candidature de Paris aux JO et rivaliser avec l’événement communicationnel number one qui va envahir tout l’été vos tablettes et autres smartphones ? Simplement en amenant une contre-proposition « décalée », autrement dit, pour détailler la proposition, en confiant à des équipes d’architectes le soin d’inventer et de réaliser de nouveaux jeux – soit des hybrides de jeux existants, soit des inventions pures, soit encore de vrais-faux jeux consistant à rentrer un peu dans ce qui fait le sens profond du sport – et de les disperser dans divers endroits stratégiques de la ville : le toit de l’école d’architecture, le lieu unique, la place Royale… c’est-à-dire pour la plupart, des lieux très fréquentés, centraux ou qui représentent des points de vue sur la ville plutôt intéressants (le terrain de Banaball par exemple se situe sur le toit de l’école d’architecture qui offre un panorama à 360 degrés sur le centre ville et la Loire). Si le communiqué de presse met l’accent sur le côté blagueur : se payer le toupet de ringardiser le scénario britannique en lui opposant une alternative frenchy fair play (pas sûr cependant que l’événement nantais fasse la moindre ombre au tableau de chasse journalistique de l’événement londonien), « Playgrounds » laisse de côté (volontairement ou non) l’intérêt principal de cette manifestation qui est en premier lieu de mettre en lumière les prédispositions « naturelles » du sport à vouloir canaliser des conduites spontanées en des formes récurrentes (les règles du jeu…). Pour ce qui est d’interroger le sens et la fonction des jeux à travers ses dispositifs mêmes, les résultats sont assez inégaux et loin de rivaliser avec une exposition comme « Aires de jeux », au centre d’art Micro Onde à Vélizy-Villacoublay, qui arrivait sans peine à articuler réalisations formelles associant artistes et designers et problématisations conceptuelles sans tomber dans le ludo-participatif1. La proposition de Fichtre est certainement la plus intéressante puisqu’elle reprend la forme-enceinte générique du stade qu’elle redimensionne intelligemment pour la transformer en un banc volumineux (et bien ouvragé) où les spectateurs-joueurs doivent désormais loger une balle dans le trou pratiqué au sommet de la rotondité centrale qui tient lieu de terrain ; il ne s’agit donc plus d’opposer binairement et musculairement deux équipes mais plutôt de faire preuve de patience et d’adresse et d’alterner les phases de jeu avec les phases d’attente. Altères du collectif Block se situe au niveau de l’expérience de physique amusante du musée de la découverte ; les autres jeux, pour la plupart, sont des mixtes de jeux existants qui ne font qu’adapter au contexte d’autres jeux ou en mixer plusieurs. Le Gogol(f), notamment, est relativement pauvre dans sa réalisation et, surtout, il n’arrive pas à la hauteur de ce qu’avait déjà produit il y a quelques années François Curlet pour le centre d’art de Château-Gontier.

Bantoosh, collectif Fichtre (Nantes).

 

Une autre difficulté à l’appréhension de la proposition tient au fait que cette dernière se situe à la fois dans une espace clos (le lieu unique) et dans divers endroits de la ville où elle côtoie des projets initiés par Le Voyage à Nantes, avec les mêmes architectes ! La possibilité offerte aux commissaires de pouvoir investir des lieux qui généralement assurent des fonctions de représentation de l’autorité républicaine ou tout simplement sont des lieux de fierté architecturale locale ne débouche sur aucune réflexion durable sur les rapports entre urbanisme, mécanisme de la représentation collective et processus de la commande publique, par exemple. Alors que la tendance de l’« art contemporain » à vouloir s’implanter sur l’espace public s’affirme de plus en plus et témoigne de la volonté des promoteurs de ces projets de reconstruire de nouvelles monumentalités, il est dommage qu’une telle initiative ne donne pas plus lieu à de réels débats sur la forme d’une ville, sur les devenirs et les enjeux architecturaux qu’elle met en branle, même si en surface, il ne s’agit a priori que de distraire la population… À moins que ce ne soit ça le vrai problème ?

 

 

1 Cf. article de Rozenn Canevet, 02 n°55. http://www.zerodeux.fr/reviews/aires-de-jeux-contre-emplacement-a-micro-onde-velizy-villacoublay-aire-de-jeux-la-police-ou-les-corsaires-a-quartier-quimper/

 

 

Commissaires : Patricia Buck et Rafaël Magrou.

Avec les architectes : a/LTA, Pierre Audat + Laure Dezeuze architectes, Clément Bâcle & Ludovic Ducasse, Block, le collectif FARO, Fichtre, Métalobil, Projectiles et Jean-Benoit Vétillard.


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