r e v i e w s

Natasha Sadr Haghigian. Ressemblance

par Patrice Joly

Commissaire : Nataša Petrešin-Bachelez.
Satellite 7, Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne. DU 20 MARS AU 18 MAI 2014.


Après un passage remarqué à la dernière Dokumenta de Kassel, Natasha Sadr Haghigian réalise une exposition toute en subtilité à la Maison d’Art Bernard Anthonioz en reprenant certains de ses thèmes favoris, en particulier le devenir des matières organiques et la ressemblance qui lie les hommes, leurs histoires et les phénomènes naturels. Nataša Petrešin-Bachelez, qui officie cette année en tant que commissaire du programme Satellite du Jeu de Paume, a en effet retenu pour sa série d’invitations à Niki Autor, Kapwani Kiwanga, Esther Salman et donc Natasha Sadr Haghigian la thématique de l’empathie, concept assez délicat à mettre en œuvre dans le cadre d’une exposition et qui supporte de multiples déclinaisons : en l’occurrence, Natasha Sadr Haghigian a privilégié celle qui « souligne la capacité humaine à produire et à percevoir des ressemblances ».

Vue de l'exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d'Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

Vue de l’exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

Impressionnée par la chute d’une énorme branche d’un des majestueux arbres qui ornent le parc de la Maison Anthonioz, l’artiste berlinoise s’est saisie de cet « accident » pour en faire la trame de son exposition. La chute impromptue de cet objet volumineux est le prélude à une série de réflexions sur le devenir de ce dernier, devenir extrapolé ou allégorisé tout au long de l’exposition comme notamment dans cette mosaïque de photos qui montre un panel des utilisations possibles du bois, sachant que cette matière principalement composée de carbone est susceptible d’innombrables « réincarnations ». L’aspect spectaculaire de l’exposition résulte de la décision de faire rentrer l’imposant morceau de bois dans un centre d’art relativement exigu dont il occupe de ce fait la majeure partie du rez-de-chaussée.

Vue de l'exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d'Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

Vue de l’exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

Un tas de mini briquettes trône au beau milieu d’un passage, symbolisant la réification d’une branche qui, jusqu’à sa « chute », appartenait encore au monde végétal. Il est possible de lire dans la juxtaposition de ces deux états de la matière, végétale-vivante / industrielle-inerte le constat de la perte irrémédiable de la splendeur de cette branche dont les formes contournées remplissent l’espace, beauté spontanée que l’action de l’homme se charge de ramener à une absence de qualité esthétique, allégorie du pouvoir incommensurable de destruction de l’homme sur son environnement. L’empathie au cœur de la pratique de l’artiste concernerait-elle plus la Nature que les hommes ?

Il n’est pas toujours évident de suivre le déroulé de cette exposition qui semble poursuivre plusieurs voies, l’une référant plus à la destinée capitalistique du bois et de ses dérivés dont la branche et les pièces qui lui sont liées esquissent une piste claire, aux accents écologiques ; une autre étant représentée par trois vidéos ; et une dernière faisant plus écho à la destination première de la Maison Anthonioz qui est une maison de retraite pour artistes avant d’être un centre d’art. L’artiste échappe à la tentation d’un rapprochement trop littéral entre la destinée des artistes et celle de l’arbre même s’il est difficile de ne pas y voir des liens évidents, mais la manière pleine de délicatesse avec laquelle elle ressuscite miraculeusement la photo d’une ancienne pensionnaire en train de peindre un arbre du jardin montre la subtilité de l’art de Nathasha Sadr Haghigian.

Vue de l'exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d'Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

Vue de l’exposition Natascha Sadr Haghighian. Ressemblance, programmation Satellite 7 Jeu de Paume hors les murs, à la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA), Nogent-sur-Marne © Photographie Romain Darnaud, Jeu de Paume.

La réflexion sur l’empathie via la ressemblance s’éclaire du coup grâce à cette « pièce à conviction » qui permet de relier les deux règnes, l’humain et le végétal, et de retrouver par là même la pensée de Benjamin sur l’empathie. Le grand philosophe allemand a écrit en 1933 un court article où il est question de ressemblance (« Sur le pouvoir d’imitation », in Walter Benjamin, Œuvres ii, Folio essais, p. 359) et où il analyse la responsabilité du mimétisme dans l’acquisition du savoir et du développement de l’espèce (entre autres). Ce texte plutôt dense décrit le langage comme l’aboutissement ultime de « toutes les archives de la ressemblance non sensible », « un médium dans lequel ont intégralement migré les anciennes forces de création et de perception mimétique, au point de liquider les pouvoirs de la magie » : c’est cette disparition du caractère magique qui relie les hommes aux antiques forces de la Nature que l’on soupçonne d’inspirer les œuvres filmiques présentées ici, dans lesquelles de légers mouvements semblent animer d’eux-mêmes les bûches empilées au milieu du parc, une plaque de bois dans une réserve d’œuvres anciennes, une porte de la vitrine de la bibliothèque : ces courtes vidéos détiennent sûrement la clé qui permet de décrypter cette exposition pour le moins énigmatique.


articles liés

Honey, I Rearranged The Collection

par Ingrid Luquet-Gad

Fayçal Baghriche

par Alexandrine Dhainaut