r e v i e w s

Luigi Serafini & Than Hussein Clark

par Elena Cardin

Reverse Universe

CRAC Occitanie / Pyrénées-Méditerranée, Sète, 10.10.2020-05.09.2021

Un océan et quelques générations séparent Luigi Serafini et Than Hussein Clark, deux artistes qui semblent avoir peu de choses en commun. Le centre d’art CRAC Occitanie/Pyrénées-Méditerranée leur consacre en même temps deux importantes monographies, qui dialoguent entre elles sans pourtant s’entremêler dans l’espace.

L’un italien, l’autre américain, ils partagent un intérêt commun pour la mer Méditerranée en tant qu’espace transitionnel, lieu d’hybridation permanente mettant à mal la notion de frontière, mais aussi comme espace fantasmé, peuplé de figures mythiques et excentriques.

Exposition « Sur terre et sur mer avec le Codex Seraphinianus », Luigi Serafini @CRAC Occitanie à Sète, 2020. Au sol : « Perséphone C », 2005. Au mur (de gauche à droite) : « De Chine sont venus les pihis longs et souples », 2014, « Nid avec Hirondelles », 2017, « La langue secrète des oiseaux », 2018 et « Feuilles », 2006. Au fond : « Planches Codex Seraphinianus », 2006 / 2013. Photographe : Marc Domage.

Cette mer, berceau de croisements culturels, linguistiques et géographiques, est aussi une zone d’importants enjeux de pouvoir et de domination. Cela apparaît d’emblée dans la première salle de l’exposition d’Hussein Clark, où l’artiste met en scène une installation évoquant à la fois le sol excentrique de la Villa Mabrouka d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé à Tanger ainsi que la figure de Barbara Hutton, riche héritière au style de vie extravagant qui s’installa dans la ville marocaine dans les années 1940. Par le biais d’éléments décoratifs, parfums, horloges, mobiliers et motifs textiles, l’artiste dépeint au fil de l’exposition une entière génération d’intellectuels et d’artistes européens et américains fascinés par la ville de Tanger, symbole d’un ailleurs exotique, comme Jean Genet, Paul Bowles ou William Burroughs. Hussein Clark joue avec les phantasmes de l’orientalisme, oscillant entre fascination, critique et attrait pour un glamour perdu. Le parcours est parsemé d’appropriations et de références de films, livres, personnages et styles à déchiffrer. C’est le cas par exemple de sa remarquable installation A Year In The International Zone, composée de 365 horloges collectées à Tanger, dans laquelle chaque horloge symbolise un jour de l’année 1956, moment de bascule qui marque le début de l’indépendance du Maroc et la fin de Tanger en tant que « Zone Internationale » administrée par l’Occident.

Il semblerait que Hussein Clark partage une certaine passion pour le code avec son aîné Luigi Serafini puisque chaque objet est pensé comme un code en soi, cristallisant une histoire et des références très spécifiques. Pourtant, si Hussein Clark développe un parcours chiffré dans lequel chaque élément renvoie à une autre référence, Serafini annule toute possibilité de lisibilité de son vocabulaire.

Exposition « Sur terre et sur mer avec le Codex Seraphinianus », Luigi Serafini @CRAC Occitanie à Sète, 2020. Au sol : « Demi-thon », 2007. Au mur : « La dernière apparition du poisson d’avril », 2001. Photographe : Marc Domage.

Figure singulière dans le milieu de l’art italien, proche du groupe de design Memphis et de Fellini ainsi que membre du collège de Pataphysique, Serafini a développé un univers surréaliste, polymorphe et profondement queer, dans le sens étymologique du terme. Il est notamment connu pour son Codex Seraphinianus, publié pour la première fois en 1981 par Franco Maria Ricci, sans cesse réédité et devenu source d’inspiration pour beaucoup d’artistes. La particularité de cette encyclopédie fantasmée est son illisibilité, il s’agit d’un code indécodable, muet et pourtant visuellement très loquace et expressif. À travers l’invention d’un alphabet crypté, Serafini veut ramener tout lecteur à l’état de l’enfance, précisément au moment de transition entre ne pas savoir lire et lire, un état de savoir en puissance où tout est potentiellement image et signe à la fois. Par son illisibilité, la langue de Serafini devient universelle et transgénérationnelle comme le montre le devenir viral de certains motifs du Codex sur les réseaux sociaux.

À Sète, l’artiste développe un parcours qui dialogue avec l’emplacement géographique de la ville sur le bassin de la Mediterranée, peuplé de figures marines mythiques, comme le demi-thon, la carpe et la sirène, ainsi que d’une femme-carotte allongée sur un lit en terre au milieu de l’espace principal du centre d’art. Réticent à toute forme de pensée linéaire et quantitative, le monde de Serafini obéit exclusivement aux règles de l’imagination de son créateur, en laissant le regardeur s’égarer entre les formes organiques et les couleurs vives de ses compositions, proches des ambiances d’un roman de Lewis Carroll.

Image en une : Exposition « Sur terre et sur mer avec le Codex Seraphinianus », Luigi Serafini @CRAC Occitanie à Sète, 2020. Détail de « Perséphone C », 2005. Photographe : Marc Domage.


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