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L’entre-deux : des savoirs bouleversés

par Audrey Illouz

Invité par la Kunsthalle de Mulhouse, Vincent Honoré propose un cycle de trois expositions consacrées au savoir et à son appropriation par les artistes, dans un double mouvement d’assimilation. Intitulé « L’entre-deux : des savoirs bouleversés », le deuxième volet s’empare de la question du musée. À travers les démarches de Melvin Moti, Aurélien Froment, Marie Lund et Benjamin Seror, l’exposition porte sur le détournement des contenus comme des dispositifs de monstration que déploient ces temples de la conservation.

Sur le grand plateau d’exposition situé au premier étage de la Fonderie, le regard est attiré, à l’autre extrémité de l’espace, par deux photographies de Melvin Moti, Eigengrau (The inner self in outer space), 2011 : un vase et une carafe en verre sur fond gris dans la veine de la photographie d’inventaire, en référence à l’archivage des collections de musée. Elles ont pour pendant un film éponyme où ces objets, mêlés à des planètes peintes, virevoltent devant la caméra dans un ballet cinétique furtif et rotatif. L’artiste a recherché ou fait exécuter des copies de ces objets qui renvoient aux collections du Victoria & Albert Museum de Londres dont le parti pris muséographique a été, dès sa création, de privilégier la rencontre esthétique au détriment des données contextuelles (chronologiques ou géographiques). Il les filme à l’aune de phénomènes perceptifs tels les « mouches volantes » ou le « gris intrinsèque» et retient de cette approche muséale, aussi contestable soit-elle, la stimulation visuelle qu’elle provoque.

Cette stimulation visuelle est au cœur de l’exposition dont une boîte-écran scinde l’espace en deux. Le spectateur est happé par une forme jaune sur fond bleu, membrane vibratile qui est celle de la méduse surnommée Pulmo Marina, filmée par Aurélien Froment derrière la vitre du Monteray Bay Aquarium. Le plan-séquence est accompagné d’un commentaire en voix-off dont l’apparente objectivité du ton, empruntée au documentaire animalier, résulte d’un savant mélange d’informations issues de différentes sources (guide, mythologie, entretien, voire même publicité pour des écrans plats HD). Cette narration kaléidoscopique nous entraîne dans un jeu de fausses pistes où l’analyse du dispositif de monstration devient l’élément clef : l’aquarium, tel le diorama ou la télévision, relève d’une mise en scène qui accentue le contraste du jaune et du bleu et où le fond marin cède le pas au fond d’écran.

Le parcours de l’exposition est jalonné par des sculptures de Marie Lund. En référence à l’histoire de ce médium, l’artiste en multiplie les modalités de présentation : sur socle, sur palette – emblématique du transport des œuvres – ou à même le sol. Lund procède par soustraction. Elle retravaille des formes identifiables empruntées à la statuaire (oiseau, buste) pour atteindre ce moment précis où la représentation s’efface, bien que l’on en reconnaisse la trace. L’artiste adjoint parfois à la pierre des objets (archets, CD, ampoule électrique) qui viennent s’y lover. Emblématique de cet effacement, la sculpture The Sequel, 2011 disposée au sol, reprend le moulage d’une sculpture mais ce moulage s’est changé en bronze. L’empreinte d’un oiseau sur son socle apparaît donc en creux comme une sculpture d’une sculpture absente.

La proposition d’un Ecomusée de l’homme moderne (2012) développée par Benjamin Seror tourne jusqu’à l’absurde la notion de temple de la conservation du savoir en se fixant pour ambition de créer un musée qui conserverait « l’ambiance enfumée du Cabaret Voltaire. » Une série de maquettes colorées en papier présentées sur socle et une fiction pastichant l’étude de faisabilité s’intéressent aux espaces transitoires (portes, auvents et paravents) et s’inscrivent dans une esthétique pauvre. À travers cette proposition de musée dystopique, la reconstruction mentale est également à l’œuvre. Néanmoins, le vocabulaire formel employé par l’artiste rompt avec la préciosité visuelle des autres propositions et nous détourne de cet état contemplatif, voire hypnotique, où nous avaient plongés Marie Lund, Aurélien Froment et Melvin Moti : il ouvre une brèche dans cette exposition à quatre voix.

 


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