r e v i e w s

L’art et ses chapelles

par Patrice Joly

Depuis que les sociologues se sont penchés sur le fonctionnement de l’art contemporain, on a appris que celui-ci était divisé en de nombreuses « chapelles ». Ils ne croyaient pas si bien dire : depuis vingt ans en Bretagne, L’Art dans les chapelles organise dans ces lieux des expositions en prenant à la lettre et à contrepied cette allégation aux contours lourds de sous-entendus… L’initiative morbihanaise participe de ce mouvement général de colonisation par l’art contemporain du patrimoine national — châteaux, abbayes, chapelles — qui vise à optimiser la fréquentation de ces lieux en leur adjoignant un supplément d’attractivité : on comprend aisément l’intérêt touristique qu’il y a à développer ce genre d’entreprise qui permet de redonner à ces véritables petites perles de culture une plus grande visibilité.

Ce faisant, importer de l’art contemporain dans ces lieux « habités » n’est pas innocent et soulève deux types de problématiques qui sont, d’une part, le bien-fondé de ces collisions en termes de stratégie culturelle (autrement dit pourquoi ne pas investir directement dans des lieux adaptés à la réception des œuvres contemporaines) ; d’autre part, savoir ce que cette conjoncture produit en termes d’intérêt artistique (le contexte n’oriente-t’il pas de façon trop prégnante les projets, avec le risque de brider la créativité des artistes, les soumettant à un principe de réactivité au détriment d’une créativité « pure » ?). Les commissaires de cette vingtième édition ont le mérite de ne pas esquiver ces questions et même les abordent de front. La réflexion de Karim Ghaddab1 sur l’in situ n’est pas dénuée de pertinence même si elle fait un raccourci assez rapide sur les proximités des cultes chrétiens et de celui supposé de l’art contemporain. Il déploie des efforts méritoires pour étayer la thèse suivant laquelle l’art aurait repris la fonction autrefois dévolue aux lieux de culte et poursuit sur sa lancée en reprenant une réflexion de Brian O’Doherty (« installer l’art dans une vitrine c’est le placer entre guillemets ») pour affirmer que L’Art dans les chapelles « prend le risque d’ôter les guillemets ». Cela équivaut à dire que les chapelles et autres abbayes sont des lieux plus adaptés que les galeries ou les musées pour accueillir de l’art… Or, O’Doherty critique plus le white cube à la façon de Churchill visant la démocratie, c’est-à-dire comme un moindre mal mais aussi comme l’hypothèse la plus probante en termes de dialogue entre contenant et contenu. Surtout, ce qu’omet de dire Ghaddab, c’est qu’il ne s’agit pas ici de réinvestir un lieu qui a fait ses preuves en terme de fonctionnalité cultuelle en lui substituant un autre culte, en gros d’y assurer une relève, il s’agit plus d’y faire cohabiter deux paradigmes a priori irréconciliables, celui d’un art entièrement dédié à une pratique sans concession (la religion chrétienne), avec un art contemporain qui n’a aucune visée transcendantale et ne sert de relais à aucune confession. Et lorsqu’il s’appuie sur l’exemple de « chapelles » désormais reconnues pour abriter en leur sein des programmations d’art contemporain (comme l’abbaye de Maubuisson, la chapelle du Genêteil, la synagogue de Delme), il s’agit de lieux qui ont évacué quasiment toute présence de leur ancienne affectation, hormis la volumétrie spécifique des lieux… de purs white cubes en quelque sorte. C’est toute la différence d’avec les chapelles de L’Art dans les chapelles qui ont conservé pour la plupart une forte présence des manifestations artistiques de l’époque — statues de saints bretons, lambris ornés des plafonds, jubés, retables, etc. — qui fait également leur intérêt artistique et historique.

Olivier Nottellet, Console le jeu, Chapelle Saint-Jean, Le Sourn, L’art dans les chapelles, 2011 © S. Cuisset

Il apparaît dans cette somme de cartes blanches que constitue L’Art dans les chapelles, que les artistes qui s’en tirent le mieux sont ceux qui échappent à ce dialogue imposé en le détournant à leur convenance : le projet de loin le plus convaincant est celui de Christophe Cuzin qui, foin de se plier à la figure imposée, se paye le luxe de construire une chapelle, rouge de surcroît2. De fait, il s’approprie le contenant et le contenu qui n’en font plus qu’un et se débarrasse de toute obligation de cohabitation… Un autre exemple concluant est celui de Cécile Bart qui, grâce à ses subtils jeux d’écrans parvient à faire vaciller la rectitude de la chapelle qu’elle a investie3 et à la réorienter selon une autre axiologie, à retoquer cet ordonnancement typique et à le déconstruire habilement. Le petit jeu d’Olivier Nottellet est également extrêmement efficace qui s’amuse avec les vestiges de ce lieu sacré dont il ne subsiste principalement que les vitraux4 : l’artiste intègre ces derniers dans son vocabulaire comme s’il s’agissait de banals accident de terrain et du coup se joue de ces éléments qu’il renvoie à leur matérialité toute profane… Pour en revenir à notre thèse de départ qui doute de l’interchangeabilité entre culte chrétien et culte de l’art contemporain, Slimane Raïs apporte la réponse la plus provocatrice5. La transformation radicale qu’il opère ne laisse plus de doute quant à la possible « relève »  évoquée plus haut : pour lui, pas d’autre salut pour une chapelle que de se tranformer en mosquée !

 

1 Cf. le texte de Karim Ghaddab dans le catalogue de la 20e édition : Cela ici ?

2 La chapelle des Hautes Plaines, ancien site de la chapelle Notre-Dame au Cloître, Pluméliau.

3 Peintures / Écrans, chapelle de la Trinité, Bieuzy-les-Eaux

4 Console le jeu, chapelle Saint-Jean, Le Sourn.

5 Le lieu et la formule, chapelle Notre-Dame des fleurs, Moustoir-Remungol.

 

 


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