r e v i e w s

Geert Goiris, Fight or Flight

par Alexandrine Dhainaut

Frac Haute-Normandie, Sotteville-lès-Rouen, du 23 janvier au 10 avril 2016

Muni de sa chambre moyen format, Geert Goiris fait partie de ces photographes qui relèvent et révèlent les bizarreries du monde, qu’il s’agisse de celles que produit la nature d’elle-même ou l’homme sur le paysage, les deux étant souvent liées. Chez lui, tout est affaire de potentiel fictionnel de la réalité. Ce potentiel, il va le chercher dans des endroits du bout du monde, souvent extrêmes, dont l’humain est quasiment toujours absent. La variété de formats et de supports (wallpapers et images encadrées) réunis dans son exposition monographique au Frac Haute-Normandie présente ses différentes approches du paysage, sujet qui marque l’essentiel de sa pratique photographique.

Geert Goiris, Overgrown, 2014.

Geert Goiris, Overgrown, 2014.

C’est d’abord celui d’Ouessant et ses roches monumentales qui accueille le visiteur sur un grand wallpaper et sème le trouble entre granit brut et vestiges bétonnés d’un bunker, entre aube de l’humanité et nuit des temps. Si ce n’était la présence d’homoncules au fond de l’image que l’on découvre après quelques secondes d’observation, on aurait pu croire aux ruines d’une civilisation éteinte. La notion d’apocalypse sous-tend d’ailleurs nombre d’images de l’artiste belge, notamment celles enregistrant des phénomènes météorologiques ou optiques, comme la photographie en noir et blanc Mammatus, du nom latin donné aux nuages sphériques (mammatus signifiant « mamelle ») qui se forment en chapelet juste avant la tornade. Contrairement aux chasseurs d’images, Geert Goiris choisit un traitement anti-spectaculaire et souligne l’aspect sculptural de l’image, haptique, incitant davantage à la contemplation.

Geert Goiris, Ecologist's Place, 2006.

Geert Goiris, Ecologist’s Place, 2006.

Dans le vertige que les images provoquent et l’étrangeté indéniable qui s’en dégage, la notion de sublime n’est jamais bien loin. C’est le cas de ce massif chinois, érodé (Ecologist Place) et enveloppé d’une poussière fine, tout d’ocre revêtu, que l’on croirait creusé par l’homme et qui surplombe les stèles discrètes d’un cimetière. Geert Goiris double souvent son approche romantique du paysage / relief d’une dimension surréaliste pour obtenir des images ambiguës, comme cette photographie en noir et blanc d’un cactus aux longs bras desséchés (CCTS) prise dans le désert de Namibie. Le motif devient araignée géante prête à ramper, interprétation fortement orientée par le cadrage choisi qui dessine une ligne d’horizon oblique descendante. Comme l’araignée-cactus, Geert Goiris joue sur notre culture visuelle, cinématographique ou littéraire, pour enclencher immédiatement la fiction, voire la science-fiction : c’est une rencontre du troisième type qui semble se tramer dans Beam, rai de lumière blanche compacte qui vient fendre l’image en diagonale depuis le ciel en arrière-plan et se poursuivre hors-champ, intensifiant le mystère quant à sa source et à sa cible. Idem pour les trois soleils d’un parhélie (réflexion de la lumière solaire sur les cristaux de glace) photographiés en Antarctique qui empruntent à l’esthétique des films futuristes.

Geert Goiris, Beam, 2015.

Geert Goiris, Beam, 2015.

Dans une petite salle étroite particulièrement réussie de l’exposition, il associe des images réalisées en Antarctique lors d’un épisode de whiteout, phénomène optique qui plonge le paysage dans une lumière blanche uniforme et fait perdre horizon et relief à celle d’un homme vêtu d’un costume blanc, marchant de dos sur un sentier au milieu d’une lande calcinée. Guide énigmatique tout droit sorti d’un film de Tarkovski  (Stalker en tête) ou de Pasolini, il semble assurer de manière poétique le passage entre le blanc et le noir, entre la réalité et la fiction. La frontière entre les deux est d’autant plus floue chez Goiris lorsque ses expérimentations techniques accentuent la capacité irréalisante de la photographie : dans le grand format Divide, paysage vertical montagneux en noir et blanc, le recours à une pellicule habituellement utilisée pour la prise de vue aérienne transforme les éléments en présence — le cours d’eau traversant la montagne a disparu, devient la partie manquante de l’image, non sans rappeler les réserves en peinture — et fait basculer le document du côté de la fiction.

Geert Goiris, Zverev, 2014.

Geert Goiris, Zverev, 2014.

Lorsqu’il photographie un simple palmier sicilien avec une pellicule noir et blanc aux contrastes intenses, ne semble alors demeurer à l’image que le squelette sublimé du végétal comme tracé à la craie, les épines d’une autre réalité révélée (Trope). Le format et le cadrage sont également des facteurs irréalisants. Un grand format peut tout autant être choisi pour l’étendue vertigineuse d’un paysage que pour les spores fragiles d’un pissenlit (Dazzle). Et le jeu d’échelles est chez lui fondamental, pour ce qu’il produit de bizarre. Ainsi, Andrea, photographie noir et blanc de petit format laisse à peine distinguer la présence d’un homme, pas plus grand qu’une fourmi, perché sur un bout de roche cadré en plan d’ensemble dont le polissage extrême renforce le caractère artificiel. L’impression de faux qui se dégage globalement de ces paysages pourtant bien réels et l’intérêt de l’artiste pour le décor de cinéma « naturel » (que l’on retrouve également dans Matte # (Beluga), photographie d’un tarmac montrant un airbus « mangeur » de cockpits, vision post-apocalyptique d’une machine engendrant des machines, et seule image ayant bénéficié de retouche avec l’utilisation du matte painting pour l’arrière-plan), sont sans doute les aspects les plus intéressants du travail de Geert Goiris, pour l’imagination qu’il suscite.

Geert Goiris, Beluga, 2006.

Geert Goiris, Beluga, 2006.


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