r e v i e w s

Fabrice Hyber, Prototypes d’Objets en Fonctionnement

par Alexandrine Dhainaut

Grand retour de Fabrice Hyber avec pas moins de trois expositions qui lui sont consacrées cet automne et jusqu’en janvier 2013 au Palais de Tokyo, à la Fondation Maeght et au Mac/Val. Au musée de Vitry-sur-Seine, l’artiste présente l’intégralité de ses fameux Prototypes d’Objets en Fonctionnement, cent cinquante POF réalisés entre 1991 et 2012 et déployés à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment sous forme de petits spots numérotés.

Acronymes aux allures d’onomatopées, proches du « hop » du magicien au moment de faire sortir une colombe de sa manche, les POF de Fabrice Hyber sont autant de formes qui semblent avoir éclos en un tournemain. Et pour cause, il y a dans ses objets, souvent réalisés à partir de matériaux pauvres ou d’éléments préexistants, une sorte d’immédiateté entre le dessin ou la toile préparatoire et son prolongement en volume, quasiment pas de perte donc, entre l’esprit et la main. L’aspect manuel de ces prototypes, que ce soit dans leur facture d’apparence bricolée, dans les nombreuses annotations spontanées qui les accompagnent sur le support ou sur les murs, ou encore dans l’invitation à les manipuler, est une des caractéristiques de ce work in progress s’étalant sur plus de vingt ans. Les POF renvoient – risquons-nous à une contraction entre Fabrice et Hyber – au faber développé par Bergson, c’est-à-dire à la capacité de l’homme à créer des outils, mais d’un genre bien particulier ici : des outils dont il faudrait inventer l’usage. Car chez ce Géo Trouvetout de l’art contemporain les propositions sont souvent drôles et absurdes (un casque antibruit doté de moulins à vent activés par deux ventilateurs ou encore un escalier qui fait descendre en montant), les hybridations folles (une poule aux plumes vert fluo, seul POF vivant de l’exposition, qui picore tranquillement dans les jardins du Mac/Val), les incitations vaines (investir une chaise vide) et en lutte contre le bon sens (le fameux ballon carré). Peu importe leur (non)sens, les POF sont surtout des œuvres à expérimenter et une invitation à transgresser les limites. Ils interrogent notre rapport aux œuvres, aux règles de distance qui président à la monstration de l’art et les moyens de cette distance (vitres, rectangles de scotch ou barres limites). Chez Fabrice Hyber, on circule entre les œuvres (la mise en espace est d’ailleurs particulièrement réussie ici), on (ose) expérimente(r) ou pas, on pioche dans les costumes (contre toute attente, les enfants ne sont pas les seuls à se déguiser), on déplace, on assemble ou on aspire des objets. L’univers est un peu bordélique, jouant sur le foisonnant, le contraste entre le fini et le non fini, le temps rapide ou long de la réalisation (certains POF sont des pièces particulièrement travaillées comme ces dizaines de petites balances en métal doré placées en cercle) et en même temps, d’une grande cohérence plastique.

On ne peut le voir autrement, Fabrice Hyber attend les débordements face à la consigne qui nous accueille dès l’entrée, entre les POF à manipuler ou pas. Et débordements il y a. Même en visiteur aguerri et habitué aux « prière(s) de ne pas toucher » l’art, on se surprend à manier les éléments d’un numéro barré. Proposer l’expérimentation au visiteur, quitte à voir l’œuvre disparaître (de menus larcins ont déjà été commis) ou se dégrader à force de manipulations au profit d’une rencontre et, pourquoi pas, prolonger cette rencontre en réalisant soi-même des prototypes si l’on en croit l’utilisation de l’impératif dans les fiches incitatives, voilà tout l’art « pofesque » de Fabrice Hyber.

Réflexion sur la valeur et le discours de / sur l’art, les POF sont autant de manières de désacraliser l’œuvre d’art. Certes, l’ensemble est assez inégal, certaines pièces apparaissant plus faibles que d’autres, mais ce qui rend le travail de Fabrice Hyber particulièrement intéressant, c’est la totale désinvolture avec laquelle il crée. C’est aussi l’absence de hiérarchie entre les œuvres, entre les sculptures de cotons-tiges et boules Quiès et la voiture à double tranchant (deux avants de Renault 5 formant un seul et même véhicule), non sans rappeler Gabriel Orozco qui, lors de son exposition au Centre Pompidou, mettait « à plat » petites boules d’argile et rutilante Citroën DS. Et si toutes les idées sont bonnes à prendre pour Fabrice Hyber, tous les POF sont donc bons à montrer, même un plastron pour baveur adulte…

 

Commissariat : Frank Lamy


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