r e v i e w s

Estefanía Peñafiel Loaiza, à rebours

par Camille Paulhan

Frac Franche-Comté, Besançon, 28.05—18.09.2016

et

œuvreuses, commande publique pérenne à Chalezeule

Il est rare, dans le cadre de comptes-rendus d’exposition, que l’on se penche sur les œuvres créées pour l’espace public ; il serait toutefois particulièrement injuste de n’évoquer ici que l’exposition personnelle d’Estefanía Peñafiel Loaiza présentée actuellement au Frac Franche-Comté et de laisser de côté la commande publique qui l’accompagne dans la commune de Chalezeule, à quelques kilomètres de là, tant les deux projets sont liés.

Estefanía Peñafiel Loaiza, la véritable dimension des choses n° 6, 2016.
Photographie n&b, tirage papier / b&w photography. Courtesy Estefania Peñafiel Loaiza ; galerie Alain Gutharc ; galerie NoMíNIMO. © Estefania Peñafiel Loaiza, photo : Blaise Adilon.

Le Frac, qui a choisi d’axer son projet d’expositions et d’acquisitions autour de l’idée du passage du temps, a souhaité mettre à l’honneur l’artiste franco-équatorienne au sein de ses espaces. Mais toutes les œuvres, qui évoquent cette dimension temporelle, entrent en résonance avec œuvreuses, titre dont le néologisme s’entend d’abord au sens de « celles qui œuvrent ». Ce mémorial féministe a été pensé comme une lutte discrète mais efficace contre la lourdeur matérielle et morale des lieux de mémoire traditionnels.

Si l’on s’en tient à une description visuelle d’œuvreuses, il s’agit là d’un hêtre de belle taille, sur lequel des inscriptions ont été gravées : pas de marbre, de bronze, ni même de verre ou d’altuglas, même pas de feuille d’or ou de matériau un tant soit peu pérenne qui encouragerait à penser que la collectivité en a eu, comme on dit, pour son argent. La plaque qui annonce son inauguration paraît plus solide que l’objet lui-même, dont les bourgeons n’ont pas été particulièrement précoces cette année. Un arbre, donc, entouré d’une place, de bancs et de rebords où l’on peut flâner, lire ou simplement passer, dans le centre de la commune. Car œuvreuses a été pensée ainsi, comme un objet organique qu’il serait possible de s’approprier afin de le faire rentrer dans l’histoire des lieux, quitte à devenir – et pourquoi pas ? – « l’ » arbre parmi les arbres, celui qui sert de lieu de rassemblement pour les événements petits ou grands, qu’il s’agisse des colères ou des fêtes. Pas qu’un arbre, donc, plutôt un arbre à la Claude Ponti, un arbre de contes autour duquel tout peut s’imaginer, un arbre commun.

Estefanía Peñafiel Loaiza, œuvreuses, 2016. Photo : Drac de Bourgogne-Franche-Comté.

Et puis, il faut lire ce qui est gravé sur l’arbre, et qui a déjà commencé à prendre la teinte du bois. Il faudra tourner autour lentement pour réussir à tout lire, il faudra prendre du temps : sont inscrits à travers l’écorce des dizaines de noms que l’on dit justement « communs », noms de métiers, d’activités ou de savoir-faire divers, écrits au féminin. La forgeronne, l’infirmière, l’éboueuse ou la traductrice côtoient la bûcheronne, la maçonne, la riveteuse, l’avocate ou la crieuse. L’œuvre répond à une commande spécifique de la mairie – si spécifique qu’elle mérite d’être soulignée – à savoir un monument rendant hommage aux femmes, l’ancien maire de la commune ayant été stupéfait devant « le manque de prise en compte et de mise en valeur du rôle primordial » des femmes en temps de guerre. Mais œuvreuses répond avec un certain sens de l’esquive, choisissant, à l’instar de Jochen Gerz avec son Monument vivant de Biron (1996), de faire le pari d’une œuvre dont il faudra que les habitants acceptent non seulement qu’il faille s’en occuper et l’entretenir différemment qu’une dalle en marbre mais aussi qu’elle puisse un jour disparaître. Cette lutte contre l’invisibilisation des anonymes, des ordinaires et des personnalités dont l’Histoire ne retiendra pas le nom, qui est au cœur du travail de l’artiste depuis de nombreuses années, passe justement par l’acceptation d’une possible retombée dans l’oubli. Toutefois, en choisissant de ne pas se centrer sur des noms propres qui de génération en génération s’étioleraient dans un souvenir de plus en plus flou ou se cantonneraient à des figures féminines célèbres, l’artiste confie aux habitants le soin de se rappeler constamment des femmes « plus inconnues que le soldat inconnu », pour reprendre un célèbre slogan féministe. Notons aussi que les dénominations professionnalisantes, qui ont souvent été moqueuses pour les femmes (la « peintresse » du xixe siècle, par exemple) ou associées à des affèteries liées à leur sexe (on renverra à l’excellent « Otte » de Louise Bourgeois en 1995) sont ici pleinement valorisées. On laissera aux grognons le soin de contester l’« écrivaine », la « mineuse » ou la « charpentière » avec la mauvaise foi qui leur sied.

L’exposition au Frac vient compléter la réflexion de l’artiste, avec des œuvres portant elles aussi sur les anonymes oubliés par les mots, comme en témoignent ces sans titre (figurants) (2009-2016), silhouettes gommées sur des photographies de presse légendées à partir de généralités : les « infirmières en grève » côtoient les « migrants » comme les « fermiers en colère ». La projection no vacancy (2012) montre la présence d’un ouvrier travaillant sur un échafaudage, dont la durée de vie du mouvement furtif saisi sur un écran phosphorescent tient dans celle que notre rétine est capable d’absorber. Le travail d’Estefanía Peñafiel Loaiza rappelle à quel point l’art que l’on dit politiquement engagé ne nécessite ni roulements de tambour ni pétarades ; et que les plus infimes traces, y compris celles du soleil brûlant légèrement le papier (errances, 2012) ou d’une photographie austère d’un porte-globe auquel manque justement la sphère qu’il soutient, sont autant de métaphores de nos situations actuelles, locales comme globales. Et pour cela, nul besoin de grands discours vibrants ou de représentations teintées de moraline ; à la grandiloquence viennent se substituer en sourdine le chuchotement comme la rumeur.

Estefania Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009-2016. (detail)
Centre national des arts plastiques, Fonds national d’art contemporain, Collection privée, Australia, Collection privée, Colombie. Courtesy Estefania Peñafiel Loaiza ; galerie Alain Gutharc ; galerie NoMíNIMO. Vue de l’exposition / View of the exhibition à rebours, Frac Franche-Comté, 2016. © Estefania Peñafiel Loaiza, photo : Blaise Adilon.

Photo en une : Estefanía Peñafiel Loaiza, cartographies 1. la crise de la dimension, 2010, vidéo HD 18’40, Collection Frac Franche-Comté. © Estefania Peñafiel Loaiza.


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