r e v i e w s

Eric Duyckaerts au Mac Val

par Audrey Illouz

Meister Eckhart, René Descartes, Eric Duyckaerts : Cherchez l’intrus

Le TLFI, version informatisée de l’un des dictionnaires qu’Eric Duyckaerts affectionne particulièrement1, définit l’onomastique comme la discipline ayant pour objet l’étude des noms propres ; « onoma » signifiant « nom » en grec. Dans l’exposition ’idéo, au Panthéon de la myriade de références convoquées par Eric Duyckaerts – docteur ès improvisation, imposture & digression de l’art contemporain – on retrouve notamment ces deux figures tutélaires de la philosophie occidentale, Maître Eckhart dans Détachement et René Descartes dans Euristique. Mais laissons là ce hasard heureux de l’onomastique, cette « euristique de l’onomastique », ce presque « mot-valise » appliqué au nom propre, qui, pour aussi saugrenu qu’il soit, présente le double intérêt d’introduire la figure de l’artiste comme héritier et imitateur, comme « épigone », au sens mélioratif développé par Duyckaerts dans sa vidéo du même nom (Epigone, Priscien, 2011).

Vue de l’exposition « ’idéo », Éric Duyckaerts, MAC/VAL, musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2011

L’exposition «’idéo », plus proche d’un intérieur cosy que d’un cube blanc, revêt des allures d’encyclopédie en 3D et s’apparente à une tentative de classification de la connaissance selon des thématiques (Parade, Détachement, Straubisme, Mémoire, Euristique, Cartographie, Épigone, Piano) et un code couleur, une forme ironique de l’indexation qui tiendrait davantage du trivial pursuit que de l’Encyclopædia Universalis. Dans ce dédale de vidéos inédites, de peintures murales et autres sérigraphies sur verre, l’artiste qui joue des mots comme le funambule de sa corde, nous entraîne dans les circonvolutions de l’espace et de la pensée, nous invite à perdre le fil et à tenter de démêler les nœuds brunniens présents sous nous yeux.

 

Éric Duyckaerts, Mémoire, 2011. Vidéo, 24’21’’. Production MAC/VAL. Vue de l’exposition « ’idéo », MAC/VAL, musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2011. Photo © Marc Domage.

Eric Duyckaerts s’en prend, comme à son habitude, aux modes de transmission de la connaissance et excelle dans le rôle du magister, mimiques et aux autres tics de langage à l’appui. L’artiste, imitateur et animateur, élargit donc sa cible et s’attaque à un autre bastion de la vulgarisation du savoir : l’émission télé culturelle et ses stéréotypes. Si l’art oratoire prédomine, les vidéos Piano et Parade abordent d’autres formes d’art performatif où l’improvisation est de mise : le concert de jazz ou la danse. Parade dans la vaine du documentaire animalier tente de décrypter la parade amoureuse de l’homo sapiens à ceci près que le paysage est celui d’une boîte de nuit. On est également tenté d’y voir un pied de nez au célèbre ballet éponyme composé par « Esotérik Satie », pour reprendre le mot d’Alphonse Allais. Satie a d’ailleurs introduit le concept de « musique d’ameublement », concept que l’on pourrait transposer aux sculptures analogiques (dont Pomme, banane…, 1998) présentées dans un univers pseudo domestique, dans un décor chargé de tentures rappelant les fonds des vidéos et rejouant parfois les entrelacs sur le mode festif (type serpentins et cotillons). Dans ces « sculptures d’ameublement », le visiteur tourne autour de cet étrange abat-jour qui n’éclaire que par associations d’idées la pensée.

 

Vue de l’exposition « ’idéo », Éric Duyckaerts, MAC/VAL, musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2011. En haut, Pomme, banane…, 1998. Bois, métal, plastique, objets divers, 57 x 158 cm de diamètre. Collection de l’artiste. Photo © Marc Domage.

Une autre sculpture analogique, Hollande, Écosse…, 2007, est également présentée dans le même module que Génériques, un générique désopilant qui confirme le passage au crible de l’émission culturelle. L’artiste y explique, non sans ironie le titre de l’exposition « ’idéo ». Hors de toute considération étymologique, il est difficile de ne pas y entendre également un paronyme – le terme « idiot ». D’ailleurs, pastichant furtivement Jean-Pierre Léaud en Antoine Doisnel devant son miroir dans Baisers Volés, l’artiste convoque dans ce même générique l’auteur de L’Idiotie Jean-Yves Jouannais (J.Y.J). Un abécédaire, clin d’œil à Deleuze, sous forme de dialogue absurde joue précisément sur le bruissement de la langue. De ce « bouillon de culture », l’artiste en équilibriste retombe toujours sur ses pieds, même si, comme dans ce qui différencie la comédie de la tragédie, le personnage se prend au passage les pieds dans le tapis ou glisse sur une peau de banane, banane, pomme, et ainsi continue la ritournelle.

 

 

 

Eric Duyckaerts

« ’idéo »

5 mars – 5 juin 2011

Mac/Val

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Eric Duyckaerts, Palais des Glaces et de la Découverte, entretien avec Hans-Ulrich Obrist, p.99, Monographik editions, Paris, 2007

 


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