Sculpture Garden

par Patrice Joly

3e édition de la Biennale de Genève

Commissariat Devrim Bayar

Genève, Parc des Eaux-Vives et de La Grange, Quai Gustave-Ador

10.06 – 30.09.2022

Comme le rappelle Lionel Bovier, directeur du mamco, le musée d’art contemporain de Genève et partenaire de cette troisième édition de « Sculpture Garden », les expositions d’art contemporain en plein air ont une longue histoire : d’Arnhem en 1949, à la High Line de New York plus récemment. Comme le rappelle aussi le même Lionel Bovier, le pari d’une telle manifestation est de maintenir, au-delà de la qualité des œuvres exposées – ce qui nous semble la moindre des choses –, la possibilité d’établir un contact avec le public habituel de ces espaces généralement dédiés à tout autre chose qu’à l’art, tout en tentant de déployer une batterie d’œuvres qui résonnent avec les préoccupations esthétiques et sociétales du ou de la commissaire. Une autre des nombreuses difficultés que doit résoudre ce type de manifestation est le fait que les œuvres déployées doivent justement se coltiner un extérieur. Cela nécessite, pour certains des artistes, l’adaptation d’une pratique et d’une esthétique la plupart du temps destinées et pensées pour un intérieur aseptisé et débarrassé des risques de détériorations ou de dommages pouvant être causés par les intempéries et/ou par les « visiteurs ». Un autre ingrédient qui concourt à rendre une telle manifestation réussie est la nécessité pour les œuvres « d’exister » malgré un contexte prégnant. Dans le cas particulier d’un parc, qui est une construction esthétique avec un rapport à la « nature » très sophistiqué, où l’agencement des essences rares, des arbres remarquables et des pelouses compose quelque chose de l’ordre d’une œuvre d’art vivante, où l’herbe pousse et les fleurs fleurissent, où la pluie peut s’inviter de manière intempestive, où la nage d’une tortue peut venir troubler la surface d’un étang et le vol d’un corbeau le monochrome d’une pelouse, la concurrence est rude. 

Jos de Gruyter & Harald Thys, A.M.M.S.A. 303, 2022. Acier laqué et feux clignotants. Sculpture Garden 2022. Courtesy de l’artiste.

La stratégie à adopter est simple : il suffit de choisir de bons artistes. Pas forcément des artistes habitués à intervenir en extérieur, mais simplement des artistes capables de répondre aux exigences que l’on a énumérées plus haut. Plusieurs tactiques sont à l’œuvre dans cette édition de la biennale. La première consiste à rompre avec l’idée d’harmonie qui a prévalu lors de la conception de ce parc (et de la plupart des parcs d’agrément). Elle est certainement la plus efficace en terme d’interpellation. À ce petit jeu, le duo Jos de Gruyter & Harald Thys marque assurément des points : leur œuvre, A.M.M.S.A.303, vous happe dès l’entrée du jardin. Elle trône au beau milieu de la pelouse, dans l’axe du restaurant des Eaux-Vives, et tranche radicalement, par son minimalisme métallique, avec la courbure des allées et les volutes des grands arbres. Cette version des Soldats – œuvre qu’ils rééditent régulièrement –, unit ici le logo de la crypto-monnaie Ethereum, qui dessine le visage de ces personnages, à des lumières stroboscopiques – fabriquées par Boeing et originellement destinées à donner en temps réel la position des avions – qui surmontent les silhouettes de ces sentinelles. Difficile de ne pas voir dans cette œuvre un clin d’œil envers un pays que d’aucuns considèrent comme un massif coffre-fort… Dans le même registre, les lions de Nina Beier (Guardians) installent un double déplacement sémantique en rappelant l’usage de poser ça et là des sculptures d’animaux exotiques dans de tels parcs. Mais le regroupement désordonné de ces répliques multicolores, associées à une fonction vaguement utilitaire de porte-savon, vient troubler définitivement l’habituelle dimension décorative de ces animaux. La fontaine d’Ana Alenso (Liquid Agreements) et les « menhirs » d’Elif Erkan (Where You They form) brisent de la même manière les codes d’une normalité sculpturale convenue, l’une en venant régulariser par le design la forme de pierrailles que l’esthétique du parc tend à naturaliser, l’autre en rompant radicalement avec toute idée de grâce et d’élégance, en mettant à nu le dispositif des tuyaux et des structures sur lesquels repose une fontaine.

L’autre grande tendance est celle de la fusion, qui tend à reprendre les codes de la sculpture du jardin classique, où les élégantes naïades voisinent les Diane chasseresses et les fausses fontaines, avec des ajouts de rochers pour sublimer la représentation d’une nature objectivée et modelée selon les fantasmes des possédants. L’œuvre de Lucy Mackenzie est parfaitement juste dans sa volonté de mise à jour des canons d’un corps féminin largement définis, depuis l’antiquité, par les dépositaires de la statuaire masculine. Poussant cette logique de réification du corps de la femme à son comble, l’artiste donne à sa Daphnée moderne les atours d’un mannequin de magasin. Ses formes idéales répondent à l’impératif consumériste dans lequel la femme contemporaine serait censée se reconnaître et dont les hommes devraient se satisfaire (Anonymous Statue). Si l’œuvre de l’Écossaise possède une dimension pour le moins grinçante et délibérément revendicative, d’autres s’insèrent plus « homéopathiquement » dans le contexte. À l’instar de l’œuvre de Koenraad Dedobbeleer : une porte en fer forgé séparant deux espaces du jardin et dans laquelle s’inscrit une forme d’esperluette, ou encore de celle de Céline Condorelli, qui détourne la fonction de soutien d’un arbre affaissé pour en faire une sculpture-jeu destinée aux chiens, à proximité de l’aire qui leur est réservée. Référence aux espèces compagnes de Donna Haraway, la sculpture tend aussi à contrecarrer l’idée d’un fossé qui séparerait lesdites espèces des arbres et autres végétaux. Au-delà de l’effet de mise en abyme qu’elle produit, l’œuvre de Sammy Baloji semble d’abord délimiter un parc en miniature, mais s’avère être une réflexion sur la provenance des espèces qui peuplent les parcs occidentaux et l’effet que ces multiples déracinements et imports ont eu sur les écosystèmes d’origine (…and those North Sea waves whispering sunken stories).

Lucy McKenzie, Anonymous Statue, 2022. Bronze et pierre bleue. Bronze réalisé par Kunstgieterij Van Geert, Aalst. Socle par Natuursten, Aalst.
Sculpture Garden 2022. Courtesy de l’artiste.

Difficile d’énumérer et de commenter une sélection d’œuvres qui toutes résonnent avec l’idée de jardin, ses multiples significations et acceptions historiques et qui choisissent tantôt de les bousculer, tantôt de les faire évoluer. Certaines font plus particulièrement écho au contexte sociétal ou, plutôt, à l’après d’un contexte qui a fortement impacté nos modes de vie ces dernières années. C’est ce dernier que la commissaire souhaitait transcender, en imaginant un futur plus riant, reposant sur une convivialité retrouvée – ce qui est aussi au cœur du projet d’un parc métropolitain en général. L’œuvre de Suzanna Csebatul y répond de manière ludique et spectaculaire, celle de Bojan Sarjevic s’invite quant à elle dans le dispositif même de la fête à venir. De manière plus ovniesque, le Blue Moon Scale de Liz Deschenes s’ingénie à tester le paysage lacustre dans son entièreté, comme s’il était soumis au même processus de détérioration dû à la lumière qu’une banale œuvre en milieu muséal.

. . .

Image en une : Liz Deschenes, Blue Wool Scale, 2022. Impression UV, acier inoxydable, Sculpture Garden 2022. Courtesy de l’artiste.


articles liés

Pauline Curnier Jardin

par Mathilde Roman

Defiant Muses

par Vanessa Morisset

Anita Molinero

par Elisabeth Wetterwald