La vérité n’est pas la vérité. 

par Marion Vasseur Raluy

MABA, Nogent-sur-Marne, 17.01 – 20.04.2019

Meris Angioletti, Nina Canell, Ilanit Illouz, Jonathan Martin, Marijke De Roover, Gaia Vincensini, Caroline Cournède.

Le jeudi 14 mars 2019 se tenait « Fin du débat début du grand débarras » organisé par les gilets jaunes à la Bourse du travail de Paris. Le sociologue Frédéric Lordon, auteur de La société des affects, y lisait une lettre adressée au président de la République. Il lui expliquait pourquoi il avait décliné son invitation à l’Elysée — le président y avait en effet convié 60 intellectuels —, pour lui préférer celle des gilets jaunes. Il dénonçait, entre autres, les manipulations langagières du gouvernement : « Quand Madame Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Madame Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés […] ; quand vous-même présentez la loi sur les fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester […], vous voyez bien qu’on est dans […] autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots ».

Le titre de l’exposition « La vérité n’est pas la vérité », tiré d’une phrase de l’avocat Rudy Giuliani pour défendre son client Donald Trump lors des soupçons porté à son encontre concernant l’ingérence russe dans son élection, fait fortement résonner les mots de Lordon. Dans les deux situations, il est question de manipulation du langage et, pour reprendre les mots de Lordon, de la destruction de ce dernier. À la MABA, nous sommes confrontés aux questions que soulève la linguistique. En utilisant cette citation, la commissaire Caroline Cournède éclaire une période sombre de l’histoire : les chasses aux sorcières. Elle nous rappelle une époque où, aux yeux des hommes, la femme était considérée comme dangereuse et menteuse. Donald Trump en a souvent détourné la référence, se l’appropriant pour mieux se défendre. En découvrant l’exposition, je m’interroge sur le pouvoir de la parole dans le monde de l’art : qui prend la parole, qui se l’octroie et qui a le pouvoir de la transformer ?

Jonathan Martin, à gauche Geli, 2019. Film 16 mm, transfert digital. À droite Runes frise, 2017. Film 16 mm, transfert digital. Produit avec le soutien du Frac Ile-de-France. Photo : Aurélien Mole.

Sept panneaux noirs à l’écriture blanche sont disposés à différents emplacements du centre d’art et rythment le parcours du visiteur. On peut y lire une série de statistiques concernant le statut des femmes dans la société et notamment dans l’art : « 27% de femmes parmi les artistes exposé·e·s en 2014 dans les centres d’art et FRAC ; 25% de femmes récompensées par le prix Marcel Duchamp entre 2000 et 2017 ». Dans le système capitaliste, la rationalité des chiffres est la seule dépositaire de réalité palpable. Elle bannit des statistiques les émotions et la réalité des expériences quotidiennes. Ces panneaux sont autant de contrepoints face aux œuvres, la froideur des chiffres se confrontant à leur poésie. Chez les artistes Ilanit Illouz et Nina Kennel qui ouvrent l’exposition, la figure de la sorcière s’impose par l’imagerie du chaudron, du charnier, de la terre et du bois. Leurs deux œuvres, en utilisant le sel pour la première et le ciment pour la seconde, rappellent la capacité des sorcières à transformer la matière. Lors d’un voyage au bord de la Mer Morte retraçant le chemin de sa mère, Illouz croise des paysages évoquant des rituels magiques dont elle conserve des photographies. En fond, l’artiste évoque la destruction de certaines terres pour des raisons de conflits de territoires et nous rappelle que chez les sorcières, l’idée de territoire n’existait pas. Dans les dessins de Gaia Vincensini, la sorcière devient le symbole d’une communauté soudée face aux attaques et critique des hommes et du pouvoir dominant. En réalisant une série de figures féminines aux chapeaux pointus, elle relie les nombreuses agressions subies au quotidien par les femmes à ce qui les emêche de s’émanciper, d’entreprendre et de s’exprimer. Dans ses deux vidéos, Marijke de Roover interroge, d’une part, son homosexualité et son désir de maternité et, d’autre part, notre regard biaisé sur la spiritualité d’autres sociétés. Elle remet en question des préjugés autant sur la maternité hétéronormée que sur notre rapport à la différence.

L’exposition se déploie en différentes temporalités. Ainsi, la performance Perils of the Night de Meris Angioletti invite un groupe de lecture à se réunir durant la plus longue nuit de l’année pour lire des romancières gothiques. Dans ce temps partagé, il s’agit de revenir sur l’important rôle de la femme dans la littérature gothique en rapprochant l’évènement d’une cérémonie de sorcières. Au cours de l’Histoire, la production artistique et la sorcellerie ont emprunté à plusieurs reprises le même chemin de traverse en marge du système capitaliste et patriarcal.

Gaia Vincensini. Sorcières descendant sur Genève, 2017. Aquarelle d’encre sur papier. Photo : Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et de la galerie Gaudel de Stampa, Paris.

Par les sujets qu’abordent les artistes — relation à la maternité, destruction de la terre, homosexualité, émancipation, recherche d’une intimité et éco-féminisme — se dessine en creux le portrait de « sorcières » engagées à la parole libérée. De manière prémonitoire, Caroline Cournède répond à l’événement du jeudi 14 mars où l’absence de figure féministe au sein du débat avait été remarquée. Dans le milieu politique comme dans le milieu artistique, il est essentiel de donner une voix à d’autres voies possibles. La figure de la sorcière, bien plus qu’un symbole, peut devenir notre moyen de transformer la matière, les idées, les pensées et la société afin de proposer une alternative où nous ne serons plus invisibilisées, cachées ou dénigrées.

Image en une : Meris Angioletti, Cercle de lecture : Perils of the Night. Pour B. 2019. (détail). Dessins, bibliographie, papier peint, livre, bouquet fané, fauteuil. Dessins: Miyuka Schipfer. Bibliographie : Meris Angioletti & Alice Labourg. Photo : Aurélien Mole.


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