Floryan Varennes

par Anysia Troin-Guis

Protego Maxima — Floryan Varennes

Pavillon Southway, Marseille

18/05/2022 – 19/06/2022

Dans le cadre du PAC, Floryan Varennes présentait Protego Maxima, du 18 mai au 19 juin 2022 au Pavillon Southway ouvert par Southway Studio. Lieu typique installé au bout du quartier de Mazargues, la villa marseillaise accueille résidences artistiques, expositions et rencontres. La collaboration entre le plasticien médiévaliste et Emmanuelle Luciani apparaissait d’une certaine manière évidente : leurs affinités reposent sur des liens forts à une méthodologie de recherches formelles et historiques, héritée des Arts & Crafts, de la fantasy, du romantisme, du symbolisme et du médiévalisme du XIXe siècle. Dès 2018, Floryan Varennes ancre ses travaux dans une double perspective, qui s’entrelace, dialogue et frictionne : le Moyen Âge, dans ses modalités de pensée et de création, ses croyances, ses rapports au corps et aux formes de domination qu’il implique et, un imaginaire futuriste et science-fictionnel, qui développe une réflexion sur les technologies et un dépassement des binarismes. Techniques et savoir-faire experts relient ces deux temporalités chez Floryan Varennes, qui vivifient un passé archaïque, via des allers-retours entre artefacts historiques et savoirs populaires, selon une articulation millimétrée, martiale et quasi clinique. 

Vue d’exposition Protego Maxima, Pavillon Southway / Photo : Silvia CAPPELLARI

Protego maxima synthétise les recherches de Floryan Varennes à travers quelques œuvres fortes qui s’articulent dans un espace restreint, structurent une pensée médicale et médicinale et construisent une constellation forte, presque immersive, des axes de recherche de l’artiste. L’exposition se déploie selon les notions de défense, de protection et de sauvegarde, métaphorisant le travail de l’artiste tout en incarnant un principe poïétique et réflexif, questionnant ainsi l’acte de création : toutes les pièces présentes renvoient à l’élaboration d’un système de renforcement du corps à partir de savoirs ancestraux qui sont soigneusement réinjectés dans une médecine moderne et une vision futuriste du corps. Celui-ci n’est alors plus prolongé par des outils prothétiques que seraient les médiums ou certains objets, pour reprendre les mots de Marshall McLuhan : il deviendrait prothèse d’un corps absent mais palpable, vivant et vulnérable. L’idée des potentialités de transformation du corps et du matériau parcourt toute l’exposition : l’imaginaire guerrier qui régit l’espace appelle au soin, à la réparation et à ses techniques. Cette dialectique entre violence et guérison constitue la dynamique du travail de Floryan Varennes. Le corps est recueilli, soigné mais aussi contraint, redressé, modelé, présent partout et visible nulle part, à l’instar du Fort-Dasein derridien (1), métaphorisant sans nul doute nos sociétés de contrôle et le biopouvoir développé par Michel Foucault, pouvoir moderne exercé sur la vie et les corps (2). 

Installation calibrée pour Protego maxima, Millefleurs (2020) et Matriarche (2022) érigent cette dialectique, en fonctionnant par jeux d’échos et de miroirs. La première pièce, un tapis de lavande séchée d’une dizaine de kilos, recouvre une partie du sol de la salle, dégageant l’odeur bien connue de la fleur provençale. Cela constitue ainsi un hommage discret aux tapisseries murales du XVe siècle. Elle infuse la pièce et incarne la force des savoirs ancestraux du fait des potentialités médicinales que renferme la lavande, comme sédative, anxiolytique, antiseptique et calmante. Elle peut aussi se faire double en tant qu’allergisante dégageant une poussière puissante et dérangeante et comme possible poison pour certaines espèces. Un pharmakon (3) dont la duplicité traverse l’exposition, notamment dans ses prolongements techniques : destruction et réparation, agression et soin se retrouvent dans la toute récente Matriarche. Assemblant muselières, tubes médicaux, pvc médical, attaches d’inox, rivets, annaux et autres instruments médicaux, l’œuvre instaure une rencontre ambiguë entre torture et soin : toute en transparence, cette armure monumentale se dote d’entraves et de liens qui protègent tout en soumettant, elle séduit en tant que sculpture suspendue fascinante, presque éthérée, que le métal vient rappeler à l’ordre. Loin d’une esthétisation de la violence vaine, la transparence présente dans Matriarche, qui se fait écho dans Tourment (2022), double lance en verre, renvoie à la fragilité, au spectral mais aussi à la menace, en tant que voile entre défense et attaque, symbolique depuis le Moyen Âge qui peut se retranscrire encore aujourd’hui dans les violences quotidiennes de nos sociétés contemporaines hypermédiatiques. 

Métamérie, 2018, Pavillon Southway / Photo : Silvia CAPPELLARI

Le travail de Floryan Varennes est une absorption de matériaux médicaux rigides, d’instruments chirurgicaux que l’artiste vient contraindre et subvertir depuis un imaginaire médiéval basé sur une reprise d’éléments historiques (lance, armure, targe) devenant sculpture. Cette dissection du médiéval qui se projette vers un futur spéculatif tout en tension se retrouve dans Métamérie (2018). Associant deux orthèses médicales rivetées disposées face à face, l’œuvre s’apparente à un plastron qui émerge d’une manipulation quasi-chirurgicale : les orthèses sont ouvertes, coupées, recousues et ce qui doit constituer une compression, presque un carcan, devient ici ouvert. Métaphore d’une esthétique paradoxale, Métamérie ressemble à un blason et joue de cette idée d’affiliation, d’identité et d’héritage. Le travail sculptural s’accompagne d’un vocabulaire pictural très riche et référencé, par une utilisation d’un bleu profond et d’un jeu sur la matière – la douceur du velours venant mettre en tension la froideur et la rigidité du métal. 

Faite de rituels curatifs, de soins alternatifs et d’une attention forte portée sur l’épure et la perfection formelle du travail sculptural, l’esthétique du care de Floryan Varennes se teinte d’une ambiguïté quant à ses modalités d’exploration et de réalisation faisant du corps une entité transhistorique et auto-réparatrice. 

Anysia Troin-Guis

1. Cf. Jacques Derrida, Force de loi : Le « Fondement mystique de l’autorité », Paris, Galilée, 1994, p. 108. Le philosophe mentionne cette notion lorsqu’il décrit la police, son insaisissabilité, sa spectralité et sa hantise : « La police devient hallucinante et spectrale parce qu’elle hante tout ; elle est partout même là où elle n’est pas, dans son Fort-Dasein auquel on peut toujours faire appel ».

2. Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975 ; La Volonté de savoir, Gallimard, 1976.

3. Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon » [1968], La Dissémination, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 77. La notion, reprise par Bernard Stiegler par la suite, extrait du Phèdre de Platon évoquant l’écriture, porte la double signification de « remède » et « poison ». Les philosophes, à des degrés divers, l’utilisent comme opérateur conceptuel pour décrire les fonctionnements de la société.  

Image en une: Matriarche, 2022, Pavillon Southway / Photo Silvia CAPPELLARI


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