Defiant Muses

par Vanessa Morisset

Delphine Seyrig and the Feminist Video Collectives of 1970s and 1980s France

Kunsthalle Wien

07.04 – 04.09.2022

Précédemment présentée au LaM de Villeneuve-d’Ascq durant l’été 2019, dans une version pensée à partir des collections du musée, où elle a été injustement peu remarquée, puis d’une manière plus développée au Musée Reina Sofia de Madrid en 2019-2020, l’exposition Defiant Muses: Delphine Seyrig and the Feminist Video Collectives of 1970s and 1980s France, termine actuellement son itinérance à la Kunsthalle de Vienne. Dans une troisième version intermédiaire, elle aborde bien les deux aspects suggérés par son titre: la figure de Delphine Seyrig et le rôle de la vidéo dans le travail collectif des luttes féministes.  Nataša Petrešin-Bachelez et Giovanna Zapperi, les deux commissaires, assistées à Vienne de Aziza Harmel et Julia Hartmann, ont en effet choisi d’aborder leur propos à partir de la réappropriation de son image médiatique opérée par l’héroïne de L’ Année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais, 1961, pour se faire entendre. Ainsi l’exposition s’ouvre par un chapitre intitulé Undoing the Diva qui rend hommage à la manière dont Delphine Seyrig a pleinement endossé le rôle de modèle que peuvent jouer les stars, en le déplaçant du papier glacé des photos glamour vers les plateaux de télé, où elle argumente implacablement sur le droit des femmes à décider de leur vie. Avec elle, la star devient un exemple d’intelligence et de combativité. Un des films qu’elle a réalisés, intitulé ironiquement Sois belle et tais-toi ! (1976), projeté au tout début de l’exposition, va complètement dans ce sens. Delphine Seyrig y a donné la parole à vingt-quatre actrices qui démystifient leur image. Mais dans ce début d’exposition, on voit aussi des extraits de film où le modèle dominant de la femme séduisante au cinéma est déjà bien sapé, comme dans Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman, 1975. Et en admirant Delphine Seyrig, on ne peut que songer à cette question: qu’est-il le plus judicieux de faire de sa beauté quand on est féministe? La cultiver comme un appât pour alimenter sa cause, ou la déconstruire ?

Cathy Bernheim: Delphine Seyrig holding a camera in the shooting of Où est-ce qu’on se “mai”? [Where should we go (to stand up for our rights)?], filmed during the May 1 demonstration in Paris, 1976 (detail), courtesy Cathy Bernheim

Si l’exposition n’abordait que ces questions, elle serait déjà réussie, mais elle explore bien d’autres aspects des luttes féministes auxquelles l’actrice a pris part, notamment l’usage de la caméra vidéo comme outil d’action (presque) directe. N’étant pas verrouillée dans son usage par une tradition académique dominée par les hommes, elle a été un moyen d’expression et d’émancipation pour de nombreuses artistes femmes et, de surcroît, un outil très ouvert au travail collaboratif. À travers quelques exemples bien choisis, on comprend comment ce médium se prête à un travail à plusieurs et inclusif, en filmant et en montant des images tirées des médias ou d’archives, pour provoquer des prises de conscience. Ainsi du film documentaire Maso et Miso vont en bateau réalisé en 1976 par Carole Roussopoulos, Nadja Ringart, Delphine Seyrig et Ioana Wieder à partir d’une déplorable interview télévisée de Françoise Giroud, alors secrétaire d’état chargée de la condition féminine. Grâce à un montage corrosif de commentaires écrits, sonores et en images, les quatre femmes, désormais rassemblées sous le nom collectif des Insoumuses, ont créé un film militant d’une grande qualité, y compris plastique et non sans humour. Autre film très fort de l’exposition, Les prostituées de Lyon parlent de Carole Roussopoulos, est constitué d’une série d’entretiens filmés à l’église de Saint-Nizier à Lyon, occupée pendant plusieurs jours en juin 1975 par plus d’une centaine de femmes pour faire connaître leurs conditions de travail, les agressions et, au lieu d’une protection, la répression policière (elles avaient fini par être expulsées de l’église malgré le soutien du prêtre). Une belle citation de Carole Roussopoulos accompagne cette section, dans laquelle elle explique la principale qualité selon elle de la vidéo: « Je pensais que la vidéo était le meilleur médium pour le genre de travail que je souhaitais faire car on peut immédiatement visionner l’image enregistrée […] »: les personnes filmées peuvent se regarder sur le champ et donner ou non leur accord pour  la sauvegarde de la séquence. Pour aller plus loin au sujet du travail et de l’amitié de Delphine Seyrig avec Carole Roussopoulos, il faut absolument voir en complément le très touchant film Delphine et Carole, insoumuses, de Callisto Mc Nulty, sorti en 2019.

Carole Roussopoulos: Delphine Seyrig and Maria Schneider during the tour of
Sois belle et tais-toi! [Be Pretty and Shut Up!], 1975, courtesy Seyrig Archives

Enfin, un autre chapitre passionnant de l’exposition, consacré aux luttes internationales, montre que le féminisme défendu par Delphine Seyrig et le groupe des Insoumuses, puis par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir créé en 1982  par Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder, prenait en considération les conditions de vie de toutes les femmes de toutes les cultures, et plus largement était engagé dans la défense des minorités, dans le sens de l’intersectionnalité avant que le mot ne soit répandu. Dans une petite salle à l’écart est projeté le film de Delphine Seyrig, Inês, de 1974, quasi insoutenable, qui reconstitue les viols et tortures subies, en prison, par Inês Etienne Romeu, militante opposée à la dictature au Brésil. Sorti pendant qu’Inês était incarcérée (de 1971 à 1979), le film est un manifeste radical pour sa libération. Dans cette section, on a également accès à un documentaire tourné par Françoise Dasques lors de la 3e Conférence mondiale des femmes qui s’était tenue à Nairobi en 1985. On y assiste notamment à une intervention d’Angela Davis, où tout est dit des luttes qui nous occupent encore aujourd’hui. Ce documentaire est à la fois galvanisant, réjouissant et nous laisse en même temps sur un sentiment de pessimisme tant les choses ont peu avancé depuis 1985. L’exposition se termine néanmoins  par un chapitre intitulé An Unfinished History, comme un appel à continuer.

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Image en une : Carole Roussopoulos: Delphine Seyrig and Viva during the shooting of Sois belle et tais-toi! [Be Pretty and Shut Up!], 1975, courtesy Seyrig Archives, © Alexandra & Géronimo Roussopoulos.


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