Arthur Chiron

par Philippe Szechter

Épiphyte(s)

Galerie RDV, Nantes, 27.02-03.04.2021

L’intérêt actuel pour le codage chez de nombreux artistes1 n’est bien évidemment pas sans rapport avec l’évolution des technologies numériques et la propension des utilisateurs à vouloir cacher leurs données personnelles. L’artiste Arthur Chiron n’échappe pas à la règle, bien que le titre de son exposition, « Épiphyte(s) », nous propose plutôt une ouverture vers le monde biologique.

À la galerie RDV2, à Nantes, l’artiste a choisi une mise en exposition minimaliste. Le parcours qu’il nous offre répond à une gradation dans les moyens technologiques employés, allant du livre à la vidéo. Dès l’entrée, sur le mur de gauche, trois étagères dont les fixations ont été réalisées par l’artiste et son imprimante 3D, supportent des livres posés verticalement, comme des sculptures. La première œuvre est un livre à la couverture dorée et au titre énigmatique, ;483‡0+2?3 qui peut être feuilleté par le spectateur. Page après page, se succèdent signes abstraits et chiffres rendant illisible le contenu. Seule une phrase en anglais s’est immiscée. En fait, Arthur Chiron a traduit Le Scarabée d’or d’Edgar Allan Poe en se servant des indications du codage avec lequel l’écrivain a écrit un secret de son roman. Le texte devient alors abscons ; et seule la cryptographie qu’il contenait est logiquement traduite. Ces stratégies d’appropriation et de réinterprétation d’œuvres d’art se retrouvent dans les autres propositions de l’artiste. Le deuxième livre qu’il a confectionné et installé sur une seconde étagère est ainsi la traduction proportionnelle et imprimée, en lettres noires brillantes sur papier noir, du monolithe noir décrit dans le roman 2001, A Space Odyssey d’Arthur C.Clarke, adapté en film éponyme par Stanley Kubrick. La dernière œuvre détourne le catalogue THEREHERETHENTHERE de Simon Starling, édité par le MAC/VAL. Ce point de départ amène l’artiste à photocopier sur la maquette en blanc3 dudit catalogue les pages de sa version imprimée définitive. Seules quelques élisions dues à la photocopie couleur et l’étiquette sur l’une des couvertures nous permettent de distinguer la différence entre les deux livrets. Cet intérêt pour le livre d’artiste n’est pas sans rappeler l’œuvre de Marcel Broodthaers, qui s’était attaqué au poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Difficile à ce stade de se faire une idée des intentions d’Arthur Chiron : irrévérence ou hommage ? Ou bien encore une démarche tautologique ?

Arthur Chiron, 5607249, 2021. Programmation (HTML), écran (145 × 80 cm), boitier interactif : Raspberry Pi, circuit imprimé et molette de souris, impressions 3D (PLA), verre synthétique (15 × 7.4 × 5.5 cm). Produit avec l’aide de Loris Chennebault.
Vidéo du principe d’activation : https://vimeo.com/522284123

L’œuvre disposée sur le mur du fond de la galerie fonctionne aussi sur la référence et la citation. Sur un grand écran disposé verticalement, défile une série de nombres blancs sur fond gris. Seule une bande verticale sur le côté nous fait comprendre qu’il s’agit d’un curseur. À sa droite, un mécanisme électronique manipulable par le spectateur est relié à un site Internet programmé pour égrener l’énumération jusqu’à l’infini. L’artiste convoque – ou, plus exactement, condense – électroniquement l’œuvre picturale de Roman Opalka. Pour autant, toute la finesse conceptuelle et picturale de l’œuvre du peintre polonais ne s’y retrouve pas, comme si l’algorithme était incapable de la traduire complètement.

Le mur de droite accueille deux œuvres : l’une interactive, l’autre vidéographique et issue d’une pratique performative. L’œuvre interactive, intitulée 1984, la plus élaborée de l’exposition, annonce son programme orwellien. L’artiste a mécanisé un jeu pour enfant qui permet d’écrire et de dessiner avec deux manettes qui déplacent le stylet graveur. Sur ce telescreen vient s’inscrire, dans un bruit infernal, la devise « LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE » à chaque fois qu’un spectateur passe devant les deux capteurs de présence. À la fin de cette phase d’écriture, l’écran programmé bascule pour effacer le texte, dévoilant alors son mécanisme électronique avant de reprendre sa position verticale. L’effacement du message fasciste nous amène à voir le caractère politique de l’œuvre. Mais sa gravité est contrebalancée par l’œuvre vidéographique suivante, compte-rendu d’un travail performatif qui phagocytait L’éloge du pas de côté, une œuvre de Philippe Ramette, implantée Place du Bouffay à Nantes. Arthur Chiron se proposait de prolonger le socle par une sculpture en carton pour que le pied dans le vide de la statue-autoportrait puisse s’y poser. Mais le geste s’est trouvé contrarié par Philippe Ramette, qui ne l’a pas autorisé. La performance, malgré tout activée sans qu’elle ne puisse toutefois être diffusée – au risque d’un procès, est restituée par un film qui, grâce à un trucage vidéo patient réalisé par l’artiste, fait disparaître totalement l’œuvre de Ramette. La vidéo L’éloge de l’équilibre, qui pourrait se rapprocher des actions d’un Roman Signer ou d’un Pierrick Sorin, se teinte ainsi d’absurdité voire de grotesque. Échec de l’œuvre ou œuvre d’un échec ?

Arthur Chiron, Éloge de l’équilibre,2020-2021. Installation in situ, Place du Bouffay, Nantes.
Bois peint, 126 × 150 × 160 cm. Vidéo documentaire (0’13”) : https://vimeo.com/524258291
Production : Entre-Deux, Nantes

Une dernière œuvre intitulée Inside O.U.T, disposée au sol, peut être considérée comme un hommage à l’artiste Raphaël Zarka, ancien professeur d’Arthur Chiron. Là encore, l’origine de l’œuvre prend sa source dans une photographie de sculptures en béton de deux rhombicuboctaèdres. Cette installation vidéographique montre, en accéléré, le montage et le démontage d’une sculpture skatepark réalisée par Arthur Chiron pour le théâtre Le Quai à Angers. Celle-ci est complétée de deux polyèdres blancs réalisés de fragments imprimés en 3D et sanglés. Bien qu’elle fonctionne comme un point de rupture spatiale, cette dernière s’avère cependant problématique. Son contenu documentaire et autoréférentiel en amoindrit en effet la portée conceptuelle et, par là même, la belle cohérence du corpus de l’exposition.

Toute l’intelligence d’« Epiphyte(s) » tient dans une logique conceptuelle qui s’attache à développer chacune des œuvres présentées en se focalisant sur celles d’artistes qu’Arthur Chiron affectionne manifestement. S’il reprend le terme « épiphyte » comme titre de son exposition, terme employé par Sophie Lapalu dans un texte consacré à son travail4, c’est pour souligner que son exposition fonctionne comme certains organismes qui en utilisent d’autres pour vivre, sans pour autant leur prélever quoi que ce soit. Pour Arthur Chiron, il semble que l’art se nourrisse de l’art sans rien lui enlever, bien que la question de l’effacement soit un des moteurs apparents de son œuvre.


  1. Exposition « Coder le monde, MUTATIONS / CREATIONS », Centre Pompidou, du 15 juin au 27 août 2018. Et Jean-Paul Fourmentraux, La désobéissance numérique. Art et hacktivisme technologique, 2020, Les Presses du réel, collection « Perceptions ».
  2. http://galerierdv.com/articles/futur/epiphytes
  3. Exemplaire non imprimé, fourni par un imprimeur, identique au livre final.
  4. Brochure Eloge de l’état de l’équilibre, Chronique d’une œuvre d’art public empêchée, éditée en 2020 par la Base d’appui d’ENTRE-DEUX

Image en une : Arthur Chiron, 1984, 2021, 24 × 14 × 29 cm. Télécran, impressions 3D (PLA), programmation, composants électroniques, moteurs. Produit avec l’aide de Loris Chennebault. Vidéo du principe d’activation : https://vimeo.com/521887862


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