Achraf Touloub

par Vanessa Morisset

Les Arrivées

Passerelle, Centre d’art contemporain, Brest, 11.06-11.09.2021

« Que veulent les images ? » est le titre d’un ouvrage paru en 2005, dans lequel W.J.T. Mitchell envisageait l’art au sein de la culture visuelle contemporaine. C’est cette même question que semblent nous adresser aujourd’hui les peintures d’Achraf Touloub, réunies pour la première fois dans une exposition – la plupart étant récemment réalisées ou « arrivées ». Seulement, la quinzaine d’années qui sépare l’essai de l’historien de l’art américain et l’exposition de l’artiste, a vu les images se multiplier encore et encore. Surtout, elles sont rentrées de plus en plus dans notre intimité, par le biais les réseaux sociaux (rappelons qu’Instagram notamment a été créé en 2010), plus séduisantes, plus éclatantes, plus bidouillées qu’à l’âge des affiches publicitaires et des magazines. Quelle place et quelles solutions restent-t-il aux images artistiques dans ces conditions ?

Achraf Touloub a commencé à aborder ces questions en réalisant des peintures qui fusionnent avec des écrans ou qui semblent s’en échapper. Comme des souvenirs diffus de ce qu’on a rapidement aperçu sur les chaînes d’info, ces sortes de « Combine Paintings », pour reprendre le terme inventé par Robert Rauschenberg, sont actualisées et complétées par les ingrédients de notre rapport contemporain à l’image. L’une de ces pièces accueille les visiteur·euse-·s dès l’entrée du centre d’art, en un préambule visuel qui pose discrètement mais sûrement le sujet. Pourtant, en rentrant dans l’exposition à proprement parler, on découvre surtout de grandes huiles sur toile, colorées mais pas trop, pointillistes mais pas tout-à-fait, qu’on pourrait qualifier d’abstraites même si on y reconnait – ou croit reconnaître – des formes. Les peintures d’Achraf Toulouf sont en somme difficiles à cerner, d’autant plus qu’elles ont quelque chose d’hypnotisant. « Ces peintures relèvent-elles du chamanisme ? », se demande-t-on assez rapidement, tellement celles-ci se mettent à tout chambouler et faire tourner : repères, idées et tête tout entière. La peinture à l’huile, envisagée comme pratique traditionnelle de l’histoire de l’art, mais ici couplée avec une abstraction qui emprunte au geste calligraphique (même si les touches, dans les peintures d’Achraf Touloub, n’ont rien de particulièrement virtuose – il insiste lui-même là-dessus) coupent le spectateur de ses habitudes perceptives. Ceci d’autant plus que l’effet de répétition rappelle les motifs décoratifs qui ornaient à l’infini les murs de l’art islamique (bien avant l’appellation de « all-over »). L’artiste met ainsi en avant un pouvoir de la peinture qui est toujours actuel : celui d’être capable de rivaliser avec l’impression lumineuse des images numériques partout répandues ailleurs, qui habituent nos rétines à des stimulations fortes. Que veulent les images d’Achraf Touloub ? Faire preuve de leur résistance dans un monde d’écrans d’une part, et de l’intérêt de certains emprunts à la tradition de l’autre. Elles démontrent la capacité de ces derniers à jouer le rôle de leviers, pour examiner d’un point de vue critique la situation actuelle. Contemplatives, voire méditatives, ses peintures produisent un effet de distanciation du regard et de la pensée. C’est le cas d’une grande toile au titre connoté de mysticisme, Les ruines circulaires, de 2021. Ses entrelacs et ses circonvolutions aux teintes vert-bleu, sans oublier le beige des parties laissées en réserve, guident l’esprit dans une balade rêveuse d’un bout à l’autre de sa surface – qu’on y cherche ou pas des messages ou des figures, comme on devinerait un augure dans les nuages du ciel. Plus loin, une toile dominée par un rouge-bordeaux-marron digne de la décoration intérieure d’un musée du XIXe siècle suggère une grande forme couchée, ou une nuée de comètes, ou encore des signes cabalistiques que, mélancoliques, on ne saurait interpréter de manière assurée. Chacun·e y projette son imaginaire. Sur l’une des cimaises est accrochée une série de dessins et d’esquisses qui travaillent ces signes en miniature, rappelant parfois le mysticisme d’un Kupka, les tourbillons des Delaunay ou la quête d’énergie des peintres futuristes. Puis, une œuvre de plus petite dimension, d’apparence modeste, un peu à part des autres car cette fois figurative, attire l’attention par ses tons gris et rose. Il s’agit d’une petite aquarelle de 2018 intitulée Vendredi. Elle représente un groupe de personnes, de dos, la tête relevée, dirigée vers une sorte de fenêtre en hauteur, qui est en réalité un écran. L’artiste explique que la scène qui l’a inspiré s’est déroulée dans une mosquée tellement petite que tout le monde ne pouvait entrer. Alors, on a installé des personnes dans la cave, avec un écran pour retransmettre la prière1.

On comprend alors l’importance de la dialectique entre peinture et écran présente dans l’œuvre d’Achraf Touloub. Ses peintures dépassent de loin les jugements trop souvent rabâchés sur le « trop d’images », en essayant plutôt de faire en sorte que la vie et la pensée continuent à pouvoir s’épanouir en elles.


  1. Discussion avec l’autrice, août 2021.

Toutes les images : Achraf Touloub, Les Arrivées, 2021 – Passerelle Centre d’art contemporain, Brest, ©photo : Aurélien Mole


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