Xavier Boussiron, « Faire des trous dans les canots de sauvetage » *

par Vanessa Morisset

Durant le premier confinement, Xavier Boussiron s’est « occupé » avec ce qui se présentait autour de lui. En est ressorti Los Confinados: une vidéo d’une trentaine de minutes, structurée en une série de dix-sept petits épisodes, qui a proliféré en un album sur Bandcamp et finalement l’édition d’un vinyle, dans un style contrebalançant— comme une signature — primitivisme et sophistication.

Quand on regarde Los Confinados, on a l’impression d’une démesure, qui rappelle les spectacles de la Compagnie du Zerep et, en même temps, on a bien conscience que tu t’es constitué un théâtre miniature, en rassemblant de petits objets autour de deux amplis. Comment est née l’idée?

Au départ, j’ai improvisé une musique avec une Guild T200 Bird, trois pédales et une paire de bongos, et voir si elle pouvait servir quelque chose et puis, dans la foulée, j’ai disposé quelques objets de ma collection, là aussi de manière improvisée, et j’ai filmé une scène avec la musique qui sortait en direct de deux amplis de 1 watt. Le lendemain j’ai recommencé, une nouvelle musique et une autre scène d’objets. Une narration a alors émergée dans une sorte cut-up assisté et quand j’ai pris conscience que cela ressemblait à deux épisodes, sachant que le Prisonnier de Patrick Mc Goohan — qui a toujours été un jalon déterminant dans mon panthéon d’œuvres favorites — se déroule en dix-sept épisodes, cela m’a donné une contrainte à laquelle me tenir. Croisées avec l’idée de Samsa chez Kafka, les mésaventures du numéro 6 à Portmeirion devenaient une parabole où résonnaient les effets du confinement. La chose s’est faite de cette manière, entre écriture automatique, musique improvisée et loisir de détenu ; avec la nécessité, quand on est enfermé, de trouver comment s’en sortir un peu. Et pour cela, nous avons l’art, une lâcheté dans laquelle se réfugier de temps en temps, comme dirait l’autre.

L’art comme lâcheté dans laquelle se réfugier, ce serait ta définition de Los Confinados, voire de l’art en général?

L’expression n’est pas de moi mais me plaisait sans la comprendre. — elle vient de Godard qui bafouille ça lors d‘une interview, il me semble. Je dirai que l’art, celui qui occupe — pas le vrai, celui qui apparait, se situe entre le refuge et la chapelle, pour inventer des petites solutions. Reste que ces solutions ont un côté votif. Dans Los Confinados, la collection d’objets que j’utilise me regardait déjà depuis longtemps, histoire de me faire comprendre quelque chose, racontant leurs anecdotes readymade qui ont à voir avec le pittoresque de l’enfance ou la mythologie, ce genre de chose à dormir debout. Par exemple, le diable-caganer en train de se soulager sur un pot de conserve d’anchois basques qui envoie un signal de fumée, et avec en fond de scène « le jardin des délices », laisse planer une impression un brin intrigante.

On pourrait aussi parler de nature morte, ou même de vanité?

La vanité est une merveille de spectacle. On est entouré de nos propres petits cadavres qu’on essaie inlassablement de disposer le plus joliment possible, à l’image du peintre baroque Valdés Leal et de son décor de l’Hôpital de la Charité à Séville, des peintures de « gore » avant l’heure où il a représenté les dépouilles pourrissantes d’éminences de la chrétienté de l’époque dans des cercueils mal fermés. Mais la mort n’est pas la question, la mort est un sujet banal, à la fois réglé et branlant. Il s’agit bien plus d’atteindre la vie que de se méfier de la mort. Si mes objets composent une vanité, c’est une vanité de cirque ambulant un peu gauche touchant aux profondeurs de la stupidité apparente ; comme lorsque Gombrowicz analyse à partir de la simple attirance du regard pour un cendrier, les phénomènes psychiques qui envahissent alors l’esprit. Disons que cela se situe à un croisement entre l’utopie et la stupidité. Mais rien de bien saisissable sur le fait, on dira.

C’est dans ce sens que tu emploies parfois cet oxymore d’une « sophistication de la gaucherie »?

Sans l’expliquer, cette formule vient de la manière dont j’utilise la musique qui est un point d’ancrage important dans tout ce que je fais depuis longtemps. Ma musique de genre renferme une influence indirecte, un peu pernicieuse et informelle. Comparée à la chose visuelle, c’est une douce putasserie ! — il n’y a qu’à constater comment la guitare électrique est un objet transitionnel parmi les plus fondamentaux du XXe siècle — mais je la pratique de manière analphabète, en essayant. La gaucherie viendrait de ce fait d’essayer de bien faire en s’y appliquant du mieux possible, de l’immédiateté d’un gling-glong qui en viendrait presque à vous piquer au vif métaphysiquement. C’est ainsi que le primitif — attention, le primitif n’est pas le kitsch — et le sophistiqué se rejoignent, et Los Confinados a sans doute à voir avec ça.

Cette notion de primitif me rappelle l’art du Moyen-Age, les monstres des gargouilles, le « Moyen-Age fantastique » comme l’a appelé Jurgis Baltrušaitis. D’ailleurs, dans l’un des cartons qui ponctuent tes dix-sept épisodes à la manière du cinéma muet, tu parles d’un « blues du Moyen-Age ». Ce ne serait pas le style de musique que tu es en train d’inventer?

Je parle d’un Moyen-Age dans lequel nous sommes encore, les fameux dark ages. Avant, je me disais que le Moyen-Age s’était terminé dans les années 1950, en une apocalypse éclatante et lissée comme du gothique cool ; mais non, aujourd’hui les réalités que nous traversons, la pandémie, les confinements, tout ce « moribondage » et cette crainte, rappelle cette époque où on mettait des années pour explorer les cents kilomètres à la ronde. On en reprend pour un tour. La notion de Moyen-Age est trop réduite. Aussi je me demande ce qu’était le Moyen-Age en Afrique. Que se passait-il en 1220 au Mozambique? Et puis, les alternatifs du Moyen-Age, qui étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Une trace qu’on en ait conservé, c’est le carnaval. Avec le Zerep, on a toujours été travaillés par la notion de carnaval. Aussi, on revient inévitablement à la topique du spectacle, car on a beau lutter, pratiquement personne ne peut pas échapper à faire spectacle, en famille, dans l’éducation, dans les sentiments, même tout seul… L’humain est « enspectacularisé » du bulbe en permanence.

À ce propos, on peut remarquer également l’ambiance « western », très présente ici, notamment par le biais des noms hispaniques… J’aime particulièrement la manière dont tu fais passer des feuilles d’ananas pour une grosse agave qui pourrait se trouver dans le jardin d’une hacienda mexicaine ou californienne.

C’est le côté « culotte de cheval et Blondin » de l’affaire… Ce sont toujours des remontées instinctives, un mélange de refoulé galopant et d’appropriation culturelle. Peut-être que le Western-spaghetti en effet reste en bruit de fond continu, la musique de films italiens et la guitare qui « twang ». C’est une partie de l’attirail conceptuel de Los Confinados avec son aspect d’art total et démiurgique à la dérive, les grands espaces sur un coin de table, à travers des objets qui ont l’air angéliquement monstrueux… Cette grosse feuille c’est les aloès qui foutent la trouille après une soirée arrosée et le regard las de Boris Karloff…

Pour approfondir la question de tes références, tu en mentionnes certaines, au passage, dans les textes des cartons. Par exemple, l’un d’eux évoque une œuvre d’art qui aurait pour titre « The Dork Side Of The Mud ». Cela m’a beaucoup intriguée.

Dire des conneries est une partie importante du travail qu’il ne faut jamais négliger. Ce faux-titre renvoie au Dark Side of the Moon des Pink Floyd. Autant je pense souvent à Link Wray et à Paul Meurice, mais aux Pink Floyd, jamais. Alors, c’est une façon de les charrier un peu. Déplacé du côté du « mud », de la boue des marais, vendéen of course, et du delta du Mississippi avec le blues qui te pend au nez… et aussi, du côté du « dork », c’est-à-dire le très-très idiot, crétin. Les mots anglais, c’est surtout pour les sons qui m’amusent, quoiqu’ici ils sont presque des miroirs autobiographiques. Et on pourrait le dire en français : « Le côté le plus idiot de la boue ». Bon, c’est sûr… on était parti de « La face cachée de la Lune »… C’est somme toute très pragmatique, partant d’une connerie, on en arrive presque à une idée.

Les dernières paroles que l’on peut lire sur le dernier carton sont « le moi doute », ce n’est donc pas qu’un jeu de mot — au demeurant très drôle ?

C’est une vraie phrase qui fleure bon le cas de conscience comme un point d’orgue. C’est un peu lacanieux. Dans un seul mot j’en vois deux, et s’ouvre ce côté touristique de la psychanalyse, l’idée d’être le touriste de son propre psychisme, qui est l’anti-thèse d’une certaine conception de la psychanalyse orthodoxe. Sans doute cela à avoir aussi avec La Passion triste, du moins ce qu’avec Arnaud-Labelle Rojoux, dans une corrélation d’affinités, entendons par « passion triste »1, une chose flottante mais qui réunit l’idée de l’informe, de primitif, qui joue avec cette horreur bizarre que sont les émotions, mais qui nous permet de rester du côté de la vie.


  1. La Passion triste est un projet initié par les deux artistes dès 2005 dont le plus récent épisode a pris la forme de l’exposition intitulée Etant Damnés à la Galerie Loevenbruck (22 Janvier – 24 mars 2021) où Los Confinados est présenté.

*L’expression « faire des trous dans les canaux de sauvetages » provient d’une conversation informelle antérieure mais elle dit tellement bien la « méthode » de Xavier Boussiron qu’il m’a semblé opportun de la faire ressurgir dans cet entretien.

Toutes les images :  © Los Confinados – Xavier Boussiron 


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