Nicolas Maigret

par Aude Launay

Entre technocratie et technocritique, technopositivisme et technophobie, communication technoscientifique et fétichisme machinique, l’alternative d’apparence plus neutre qui soutient que la technologie est ce que l’on en fait — partant du principe que l’on ne critique jamais la technologie en soi mais des usages des technologies — n’est évidemment pas si neutre, bien au contraire. Ainsi que l’explique Wikipédia qu’il nous semble à propos de citer ici : « C’est William Henry Smyth, un ingénieur californien, qui a forgé le terme “technocratie” en 1919 pour décrire “le pouvoir du peuple rendu effectif par la représentation de leurs serviteurs : les scientifiques et ingénieurs” ». Près d’un siècle plus tard, qu’en est-il de ce pouvoir d’un peuple submergé d’une abondance de biens techniques qu’il n’a pas spécialement souhaités ? (You can’t always want what you get, ainsi que le résume le physicien et philosophe Étienne Klein, paraphrasant les Rolling Stones.) Ou comment s’accommoder de la « propagande de l’innovation » que l’on vive à Paris ou en Mélanésie ?

Tandis que Morehshin Allahyari et Daniel Rourke, qui forment #Additivism, postulent dans leur manifeste qu’« il n’y a rien que notre race ne désire plus voir que l’union fertile d’un homme et d’une machine analytique », Ernesto Oroza constate qu’une « désobéissance technologique » est à l’œuvre, alors même qu’Ewen Chardronnet et Bureau d’études imaginent un « capitalisme alien » — ultime stade du servage numérique ? —. Passant en revue diverses stratégies d’« alternovation », on discute utilité de l’art (eh oui) ou, en tout cas, des possibilités de ce dernier à passer d’un espace apologétique de la technique à un lieu de sa mise en débat, avec Nicolas Maigret, artiste et curateur au long cours sur l’espace virtuel du Jeu de Paume pour les dix-huit mois à venir.

Lauren Huret, Artificial Fear, Intelligence of Death, 2016. Extrait de l’ouvrage publié par LINK Editions

Lauren Huret, Artificial Fear, Intelligence of Death, 2016.
Extrait de l’ouvrage publié par LINK Editions

Le positionnement critique mis en œuvre dans « Futurs non-conformes » s’origine dans un projet que vous menez depuis déjà quatre années : Disnovation. Cette recherche quotidienne s’incarne dans le tumblr du même nom qui s’autodécrit comme « une exploration critique des mécanismes et de la rhétorique de l’innovation». On y retrouve une collection d’articles de presse qui évoquent par exemple la nécessité d’un code de conduite appliqué aux programmeurs d’algorithmes, l’intérêt cognitif de la prise de notes sur papier plutôt que sur ordinateur, les techniques de modification climatique, parmi bien d’autres sujets. Étonnamment, ces grands enjeux sociétaux ne produisent encore qu’un écho relativement faible dans le monde de l’art proprement dit, pourtant fervent consommateur de nouveautés technologiques. En vous plaçant dans la position du curateur, vous qui êtes aussi artiste, et en mêlant pour ce premier volet de votre exposition pratiques explicitement artistiques et réflexions menées dans d’autres domaines (philosophie, design de l’information, littérature analytique…), n’êtes-vous pas en train de souligner le fait que le milieu de l’art manquerait d’une manière assez générale de recul sur les technologies qu’il emploie ?

Pour « Futurs Non-Conformes », la position de curateur plutôt que d’artiste est venue assez naturellement. La pratique du commissariat est finalement assez similaire à la méthode de documentation et de recherche à l’œuvre lors de la création d’une nouvelle pièce. De plus, pour un sujet comme la « propagande de l’innovation», la forme curatoriale sert plus largement l’objectif qui est de générer des espaces de mise en doute et de débat.

Cette exposition en ligne sera articulée en trois cycles de six mois, et le premier cycle, « mythologies », tente de poser les bases d’un débat. Ce qui a porté mon choix vers des pratiques prenant la forme de collections, d’archives, d’archéologies ou de compilations. Une manière de donner des outils de relecture et de complexification de nos histoires technologiques. On y retrouve des projets autour de l’intelligence artificielle[1], de la mise en réseau globale[2], de la ville intelligente[3], des brevets[4], de l’hyperconsommation[5] ou encore du devenir cyborg[6]

Pour revenir au cœur de votre question, en effet « Futurs Non-Conformes » n’explore pas « le monde de l’art proprement dit » et les enjeux soulevés sont effectivement très peu visibles dans un monde de l’art qu’on pourrait nommer conventionnel. Mais les postures radicales émergent souvent en marge : si l’on repense à dada, Fluxus, au situationnisme, aux médias tactiques, au net-art ou encore à l'(h)ac(k)tivisme, ce sont des phénomènes qui émergent dans des zones troubles. Au final, ce qui me semble préoccupant, c’est surtout que les enjeux technocritiques soient si peu visibles dans le champ politique au sens large.

Je crois qu’il y a une nécessité de repolitiser le sujet technologique à l’échelle de la société.

Dans les domaines artistiques, cela pourrait consister à proposer des outils générateurs de débat, de perception, de compréhension et de positionnements actifs face aux enjeux technologiques actuels  mais aussi des points de fuite, des appropriations sous forme de détournements, de débordements, de mutations ou de perversions des innovations technologiques.

Dans le domaine théorique, cette pensée revient en force. Après les auteurs historiques, en France comme Jacques Ellul, Gilbert Simondon ou Paul Virilio, une nouvelle génération s’empare des mutations contemporaines avec notamment Antoinette Rouvroy, Matteo Pasquinelli ou Evgeny Morozov. Et cette génération traite de questions éminemment contemporaines comme le néo-féodalisme numérique[7] (la mise en culture d’espaces propriétaires comme Facebook), la gouvernementalité algorithmique[8] (ou comment l’algorithme est un lieu d’expression implicite d’enjeux d’ordre éthiques, politiques et légaux), ou encore le techno-solutionnisme[9] (l’idéologie selon laquelle tout problème qui peut être décrit peut alors être solutionné par la technologie).

Aujourd’hui, et dans ma pratique d’artiste, j’ai l’impression que le temps n’est plus ni à l’ornemental ni au distractif, comme par exemple à l’émerveillement produit par les prouesses ou la dimension magique des nouvelles technologies. Je n’arrive pas non plus à me faire à l’idée que l’artiste serait un outil de vulgarisation de la recherche techno-scientifique. Ce champ m’apparaît de plus en plus comme un outil passif de propagande, dans une certaine mesure au service d’une validation de la machine de consommation / innovation / dépendance / obsolescence.

Ce qui me passionne, en revanche, ce sont les rares moments de débordement ou de perversion de la technologie, de ses usages et des infrastructures de communication. Notamment ce que ces moments rendent perceptible d’un domaine habituellement opaque et bridé. À ce titre, le travail ainsi que le manifeste de Critical Engineering[10] sont inspirants. Il y a aussi un fort potentiel fictionnel voire poétique dans ces débordements de tous les jours, comme récemment avec TAY[11], ce prototype de chatbot semi-intelligent qui est devenu en quelques jours le perroquet du langage obscène et raciste des internautes avec lesquels elle communiquait.

Mais il y a un versant non hi-tech tout aussi passionnant, notamment sous des formes très spontanées comme les désobéissances par nécessité dont les inventions de prisonniers[12], les solutions improvisées du gambiarra au Brésil[13], ou encore les formes de piratage de la nécessité que l’on a exploré dans le livre The Pirate Book[14]. Toutes ces questions sont aussi présentes dans le projet Technological Disobedience[15] d’Ernesto Oroza, designer et artiste cubain qui collecte depuis des années des pratiques qu’il nomme de « désobéissance technologique ». C’est évidemment lié à l’histoire cubaine et à l’embargo économique dont l’île a fait l’objet durant plusieurs décennies, rendant impossible l’accès à une majorité des outils et technologies usuels. Ernesto Oroza documente et collecte la manière dont ces objets sont substitués par des pratiques technologiques empiriques sous forme d’inventions bricolées.

Ernesto Oroza, Technological Disobedience.

Ernesto Oroza, Technological Disobedience.

Vous évoquez comme possibles mises en crise de la propagande de l’innovation, des « mutations ou perversions des innovations technologiques » et, en effet, présentez dans le premier cycle de « Futurs non-conformes » un projet d’Ernesto Oroza lié à ce que ce dernier nomme la « désobéissance technologique » ainsi qu’un projet de l’artiste et éditeur Peter Moosgaard consacré au « culte du cargo ». Tandis que le premier s’attache à dévoiler les pratiques cubaines de réparation voire de réinvention des objets de consommation, le second évoque cette histoire du mimétisme consumériste apparu en Océanie il y a plus d’un siècle et qui perdure sporadiquement sous diverses formes plus ouvertement critiques. C’est dans ce passage d’un culte à une contre-culture que se joue l’alternovation, si je puis dire, selon vous ?

Il n’y a pas véritablement de propagande unique de l’innovation technologique mais des formes de propagande en mutation permanente. Cette expression est pour moi une manière de nommer un contexte dans lequel l’innovation et le développement technologique sont devenus un vecteur central du système politique, économique et industriel mais aussi le cœur d’une forme de culte occidental populaire.

C’est donc également de manière multiple, empirique et éparse que s’inventent les stratégies de mise en crise de cette « propagande de l’innovation ». Des stratégies que vous avez joliment nommé alternovations.

Ernesto Oroza, Technological Disobedience.

Ernesto Oroza, Technological Disobedience.

D’un côté, il y aurait des alternovations de la nécessité, avec des pratiques technologiques alternatives répondants à des impératifs de survie, de débrouille, ou de substitution à des artefacts inaccessibles (c’est le cas que nous évoquions avec Cuba).

D’un autre, il y a les alternovations politiques, avec des usages stratégiques des possibles technologiques à des fins de désobéissance, de dissidence ou d’activisme. (Ce sera le sujet du 2e cycle de l’exposition).

Ensuite, il y a les alternovations d’émancipation, avec des pratiques de détournement des fonctions et contraintes initiales, ou encore d’appropriation et d’hybridation des technologies. (Ce sera le sujet du 3e cycle de l’exposition).

Enfin, il y aurait les alternovations cultuelles, avec des pratiques qui mettent en lumière la dimension symbolique et rituelle du rapport individuel et collectif que l’on entretient aux artefacts technologiques et à leur consommation. (C’est le cas du projet Supercargo de Peter Moosgaard).

Peter Moosgaard, Supergargo.

Peter Moosgaard, Supergargo.

Je profite de ce dernier exemple pour approfondir sur le blog de recherche Supercargo. Peter Moosgaard reprend ici la notion de « culte du cargo » qui est née du choc provoqué par la rencontre de cultures aborigènes et de technologies occidentales. Certaines tribus ont alors fait entrer des simulacres d’objets techniques occidentaux dans leurs pratiques rituelles, en reproduisant à base de bois et de cordes par exemple des cockpits d’avions, des cargos, des armes. Moosgaard réalise aujourd’hui une collecte d’objets qui se rapprocheraient de ces pratiques dans la production artistique et populaire contemporaine. Son travail est, à mon sens, une manière d’explorer l’impact et la place des artefacts technologiques hors de leurs fonctions purement pratiques. C’est aussi très évocateur de ce que pourrait être une ère de l’après désastre de l’hyperconsommation, dans laquelle nous verrions émerger un désir de reproduire des artefacts pas tant pour leur fonctions pratiques que pour la fonction symbolique et rituelle des objets perdus.

Peter Moosgaard, Supergargo.

Peter Moosgaard, Supergargo.

Puisque vous citiez le néo-féodalisme numérique, cheval de bataille notamment de Morozov, pensez-vous que la suggestion de ce dernier, qui paraît pour l’instant follement utopique, « d’utiliser tous ces capteurs, algorithmes, bases de données et capacités de coordination en temps réel en vue de fournir un véritable service public fonctionnant en dehors du système de marché16 » puisse elle aussi entrer dans ce modèle de l’alternovation ?

L’idée d’un néo-féodalisme numérique a déjà été développée par Matteo Pasquinelli dès les débuts de Facebook 17 : il analysait alors la portée d’un glissement vers un web 2.0 propriétaire où l’utilisateur, « serf numérique », deviendrait main d’œuvre pour le compte et le profit de grands propriétaires. Plus récemment, dans son ouvrage The Stack, Benjamin Bratton18 expose et questionne l’accumulation des infrastructures de médiation technologiques, et consacre un chapitre au néo-féodalisme.

Evgeny Morosov prolonge cette pensée d’une proposition de mise en commun des outils et des infrastructures d’utilité publique. Politiser la question technologique est un enjeu central actuellement puisque, comme nous l’abordions plus haut, ces problématiques essentielles d’une politique contemporaine sont complètement absentes du discours dominant et, de fait, incomprises.

La barrière majeure à ce type de propositions est que, pour être opérantes, elles nécessitent d’être sinon globales, en tout cas répandues. Et cette cohésion des décisions nationale voire supra-nationale est actuellement impossible sous un diktat des lobbies industriels. On peut repenser à ce qu’il s’est passé lors des tentatives de migration des services publics vers les logiciels libres, la décision n’a finalement pas été adoptée au profit d’un leader industriel.

Ces perspectives de mise en commun sont un prolongement de l’idéal de l’usine possédée par ses propres ouvriers ou, au contraire, sous une forme centralisée : du service public. Ces questions sont entre autres l’objet du travail de Telekommunisten19, un collectif d’artistes basé à Berlin qui explore des scénarios pseudo-fonctionnels d’expérimentation collective des communs. Leur manifeste, le Telekommunisten Manifesto20qui sera présenté dans le deuxième volet de l’exposition, expose justement ces questions contemporaines.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next?, en cours depuis 2006.

Pour se rapprocher un peu de notre sujet d’origine, à quel moment pensez-vous que les modèles d’alternovation et de dissidence mis en œuvre par les artistes — notamment ceux avec lesquels vous collaborez— deviennent opérants, si tel est bien leur objectif ?

Je pense que c’est l’objectif de la plupart d’entre eux. Mais il y a de multiples manières de penser comment devenir opérant : du sabotage21 des luddites à l’infiltration subtile des imaginaires du « Manifeste Cyborg »22 en passant par des alternatives si fortement communiquées qu’elles entrent de force dans le débat public23.

Voici quelques exemples de stratégies que nous essayons actuellement d’identifier et de nommer avec le Disnovation Research Group. C’est une recherche en cours dont l’objectif est d’appeler à :
1. Identifier les moments de faillite des utopies technologiques historiques afin de mieux percevoir les glissements en cours.

2. Analyser le pouvoir exercé par l’innovation technologique et ses multiples niveaux d’influence sur la société, les pratiques et l’imaginaire collectif.

3. Développer des stratégies d’appropriation, de détournement et de corruption des infrastructures technologiques comme mode d’émancipation personnelle et collective (ie. Satellite voyeurism24).

4. Développer des visions déviantes du futur opérant comme génératrices de doute, d’inconfort et de remise en cause (ie. Drone-200025).

5. Développer des spéculations technologiques extrêmes, perverses ou absurdes comme activatrices de débats publics (ie. Design Fiction26).

6. Développer des moments et des espaces d’expérience donnant à percevoir les enjeux émergents, difficilement appréhendables sur un plan purement abstrait et discursif (ie. Mario De Vega, Dolmen27).

7. S’approprier et dévier les innovations et les structures de pouvoir technologiques afin de réinventer des pratiques diagonales, d’autre formes d’infrastructures et d’autres rapports de pouvoir (ie. Superglue28, P2P fondation).

8. Perturber les imaginaires technologiques afin d’introduire de nouveaux espaces de projection mentale, des zones de friches à investir (ie. Telekommunisten).

9. Envahir le domaine technologique avec des affects imprévus pour contribuer à la construction de futurs non-conformes aux desseins économico-industriels (ie. 3D Additivism29).

10. Toutes sortes d’interférences radicales tendant vers la construction d’imaginaires alternatifs du futur afin de ne pas laisser ce privilège aux seuls ingénieurs et décideurs politiques.

Peter Moosgaard,
Cargo Phone II, 2014.
Pierre peinte. Courtesy Peter Moosgaard.

En citant ce texte très éclairant de l’architecte Jack Self30 sur les conditions contemporaines de la forme que mentionne Peter Moosgaard sur Supercargo : « La forme n’a plus aujourd’hui de longévité, elle est désormais purement temporelle, opérante et contingente. […] À cause de l’ubiquité de la téléphonie et des médias numériques, l’objet physique a perdu sa raison d’être. Pensez à Amazon, Uber, Airbnb ou iTunes (parmi les innombrables applis de communication– il existe une forme qui est particulière et propre à chacune mais qui n’est ni physique ni stylistique / esthétique », j’aimerais en venir à la question de la forme de ces expositions, « Futurs non-conformes », qui ont donc lieu en ligne. Votre pratique d’artiste ne s’incarnant pas uniquement dans des œuvres « dématérialisées » ou présentées et présentables sur Internet, et même bien au contraire, quelle pensée de l’exposition développez-vous à cet endroit ? Que vous inspire l’appellation d’« espace virtuel » ?

Pour prolonger les propos de Jack Self, je dirais que les enjeux de design ne sont effectivement plus tant sur les formes physiques d’objets qu’au niveau de l’infrastructure ; dans le tissage même des systèmes de gouvernance inscrits au cœur de l’architecture des réseaux, des interfaces et des modalités d’interaction (humain-machine et humain-humain)31.

Quant à l’exposition « Futurs non-conformes », elle présente des pièces en ligne qui reposent sur des qualités documentaires et conceptuelles, elles sont mises en lien et en contexte via l’espace virtuel du Jeu de Paume. Cette appellation fait un peu datée aujourd’hui 😉 le fait de nommer un site « espace virtuel », en opposition à ce qui serait actuel ou physique a perdu son évidence initiale. Tout d’abord parce qu’on connaît bien mieux la réalité éminemment physique et géographique des infrastructures réseau32 mais aussi parce que le web a profondément muté, notamment vers une infrastructure centralisée privilégiant l’accès en direct, avec des utilisateurs devenus acteurs omniprésents.

Peter Moosgaard, Supergargo.

Peter Moosgaard, Supergargo.

L’identification du progrès à l’avancée technique, comme la foi dans la technique, sont finalement des conceptions relativement récentes en regard de l’histoire — datant d’un siècle et demi environ — et n’ont jamais été universellement partagés, ce que l’on a aujourd’hui tendance à oublier. Alors une fois délestée du culte de l’innovation, que reste-t-il de l’idée de progrès ?

Il faut d’abord distinguer l’idée de progrès comme amélioration, de l’idéologie du Progrès. Ce qui est essentiel dans l’idée de progrès ce sont les critères que l’on choisit d’inclure ou d’exclure afin d’évaluer ce qui constitue une amélioration (amélioration pour qui, pour quelle durée, avec quel coût humain, quel coût écologique, quelle empreinte géologique).

C’est le postulat de Ronald Wright avec le concept de progress trap33. Un grand nombre de progrès techniques peuvent paraître séduisants et positifs dans un premier temps, mais lorsqu’ils sont analysés à d’autres échelles temporelles ou géographiques, ils se révèlent être un piège, un désastre ou un mode de vie qui ne peut durer. Pour aller plus loin, on peut faire le lien avec Nick Bostrom et son concept d’existential risks34. Selon Bostrom, depuis l’invention de la bombe atomique, une nouvelle catégorie de risques a été inaugurée : elle représente un risque d’étendue mondiale et d’intensité fatale mais, à la différence d’une éventuelle chute de météorite, ces nouveaux risques sont d’une probabilité bien plus élevée. Il défend qu’il est essentiel d’analyser, d’anticiper et de prévenir ces risques.

La Planète Laboratoire n°5, extrait de la couverture.

La Planète Laboratoire n°5, extrait de la couverture.

Ce qui nous amène enfin au journal de recherche La Planète Laboratoire35 dont le cinquième numéro — présenté, comme le texte de Nick Bostrom, dans « Futurs non-conformes #1 »  — pose l’hypothèse d’un « capitalisme alien », envisageant notamment la dévastation de la Terre en vue de son abandon futur comme un symptôme de ce capitalisme « alien ». Alien serait ici celui qui sortirait de son origine terrestre pour devenir autre, se donner d’autres corps, d’autres futurs. Ce devenir alien de l’homme est envisagé sous différents angles et par différents contributeurs, avec notamment la trajectoire de l’hybridation humain / technologie, l’aspiration cosmique de l’homme ou encore le développement de la biologie de synthèse, englobant le design, la génération et l’évolution de formes alternatives de vie.

Je crois que l’on vient de faire un bon survol du premier cycle de ce triptyque, le second, en novembre 2016, prolongera cette recherche à travers une série de stratégies sous l’intitulé de « passages à l’acte ».

 

1 Artificial Fear, Intelligence of Death, Lauren Huret http://www.laurenhuret.com/artificial-fear-intelligence-of-death/

2 World Brain, Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon http://worldbrain.arte.tv/

3 SmartCity ABC, Manu Luksch http://smart.cityabc.xyz/

4 What Shall We Do Next?, Julien Prévieux https://vimeo.com/59793317

5 Supercargo, Peter Moosgaard http://cargoclub.tumblr.com/

6 Ewen Chardronnet et Bureau d’études, La Planète Laboratoire http://laboratoryplanet.org/

7 Matteo Pasquinelli  http://matteopasquinelli.com/docs/Pasquinelli_Digital_neofeudalism.pdf

8 Antoinette Rouvroy http://1libertaire.free.fr/GouvernementAlgorithmique01.html

9  Evgeny Morosov http://www.fypeditions.com/resoudre-laberration-du-solutionnisme-technologique-evgeny-morozov/

10 https://criticalengineering.org/

11  http://www.theverge.com/2016/3/24/11297050/tay-microsoft-chatbot-racist

12  http://temporaryservices.org/served/projects-by-name/prisoners-inventions/

13  http://we-make-money-not-art.com/gambiologia/

14  http://thepiratebook.net

15  http://www.technologicaldisobedience.com

16  « Féodalisme 2.0 » par Evgeny Morozov, 27 avril 2016

http://blog.mondediplo.net/2016-04-27-Feodalisme-2-0

17 Matteo Pasquineli  http://matteopasquinelli.com/docs/Pasquinelli_Digital_neofeudalism.pdf

18 The Stack, the MIT Press https://mitpress.mit.edu/books/stack

19 Telekommunisten http://telekommunisten.net/

20 Telekommunisten Manifesto http://telekommunisten.net/the-telekommunist-manifesto/

21 http://www.editions-perrin.fr/livre/histoire-du-sabotage/9782262035594

22 http://www.cyberfeminisme.org/txt/cyborgmanifesto.htm

23 https://ahprojects.com/projects/cv-dazzle/

24 http://www.wired.com/2007/06/satellite-voyeu/

25 http://drone2000.net/

26 https://mitpress.mit.edu/books/speculative-everything

27 https://vimeo.com/127240820

28 https://superglue.it/

29 http://additivism.org/manifesto

30 http://jackself.com/pomo

31 Interface Politics http://www.gredits.org/interfacepolitics/en/call-for-papers-eng/

32 Timo Arnall, Internet Machine http://www.elasticspace.com/2014/05/internet-machine

33 The Progress Trap https://en.wikipedia.org/wiki/Progress_trap

34 Nick Bostrom, « Existential Risks » http://www.nickbostrom.com/existential/risks.html

35 Ewen Chardronnet et Bureau d’études, La Planète Laboratoire http://laboratoryplanet.org/fr/

Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, World Brain, 2015. Film, 75′.

Futurs non-conformes, #1 Mythologies, avril-octobre 2016, avec : Disnovation research group, Ernesto Oroza, Peter Moosgaard, Nick Bostrom, Giorgia Lupi, Bureau d’études & Ewen Chardronnet, Manu Luksch, Julien Prévieux, Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, Lauren Huret. Espace virtuel du Jeu de Paume 

 


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