Mark Alizart

par Ingrid Luquet-Gad

Né en 1932 à Kingston en Jamaïque, Stuart Hall est l’un des intellectuels les plus influents de la seconde moitié du xxe siècle. Connu pour ses réflexions sur le post-colonial et la mondialisation, il est également l’auteur de l’un des essais les plus visionnaires sur la télévision : « Encoding / Decoding » . Dès 1973, il s’opposera à la conception d’un public passif, introduisant, par l’interactivité, la possibilité émancipatoire. Le philosophe Mark Alizart, qui a contribué à introduire sa pensée sur le sol hexagonal et publie cet hiver un livre consacré à la pensée cybernétique, revient sur sa rencontre avec lui et sur la postérité de sa pensée dans l’écosystème médiatique qui est le nôtre.

En 2007, vous publiez avec Éric Maigret et Éric Macé le premier ouvrage en français exposant la pensée de Stuart Hall. Comment l’avez-vous rencontré ?

Mark Alizart : En 2005, je travaillais au Centre Pompidou, où je m’occupais des débats et des conférences. S’y tenait alors l’exposition « Africa Remix », et comme Stuart Hall était une sommité des études post-coloniales, il était évident qu’il devait faire partie du plateau. Or à l’époque, la France était totalement passée à côté de sa pensée, ainsi que de tout le pan des études culturelles ou de genre. Tous ces ouvrages étaient inaccessibles en français : Judith Butler ou Slavoj Zizek n’ont par exemple qu’un seul de leurs livres qui est traduit en français. Je suis donc allé voir Stuart Hall avec une équipe de télévision du Centre Pompidou pour l’interviewer à l’Institute of Visual Arts à Londres. Il était très âgé, déjà malade, mais il nous a parlé pendant plus de cinq heures. Cet entretien est le point de départ de l’ouvrage que nous lui avons consacré. Pour introduire sa pensée au public français, nous avons rajouté une préface co-écrite par Éric Maigret et Éric Macé, deux spécialistes des médias de la culture.

Stuart Hall a eu une influence décisive sur deux champs : les études post-coloniales et la théorie des médias. Comment ces deux versants de son œuvre se rattachent-ils l’un à l’autre ?

Stuart Hall, c’est un parcours en trois temps. Il y a d’abord les cultural studies à Birmingham avec la bande du Center for Cultural Studies, puis les postcolonial studies dans les années 1970 et, finalement, les visual studies de la fin des années 1980 jusqu’aux années 2000. Pour moi, cette dernière partie représente son testament, la partie la plus étrange et la plus intéressante de son travail. Le lien entre les champs d’étude est très simple : il s’effectue par la politique. Stuart Hall est un marxiste, engagé dans la New Left anglaise. Son sujet est de repenser les grandes catégories sociales d’oppression et de domination et d’affranchir les classes populaires. Il s’intéresse donc aux médias de masse pour tenter de comprendre les effets d’hégémonie. Il n’est pas le premier à le faire, mais avec son article « Encoding / Decoding » consacré à la télévision qui paraît dans les années 1970, il crée un nouveau cadre conceptuel. Son propos est que la théorie des médias ne peut pas se contenter de la polarité émetteur / récepteur, car la vraie polarité réside dans l’encodage / décodage. Aujourd’hui, ça nous paraît évident, mais c’était quasiment inédit à l’époque. L’article a amené tout le champ sociologique à changer de position sur l’intervention des facteurs de genre, de race ou de classe dans la réception d’une même information ou programme. Étant lui-même jamaïcain, il se concentrera plus volontiers sur les questions raciales. En montrant que le spectateur n’est jamais passif dans la réception, il met en évidence la force d’émancipation potentielle pouvant être éveillée. L’idée était de dire que l’hégémonie culturelle était plus complexe que ce que l’on pensait, et que des cultures organiques se recréaient derrière. Après la télévision, il s’intéressera beaucoup à la construction de l’art moderne non occidental, à travers les activités de l’Institute for Regional Art. La synthèse de ces activités l’amènera in fine aux visual studies.

Comment hérite-t-on de Stuart Hall aujourd’hui, notamment par rapport à sa pensée de l’interactivité des médias ?

La difficulté avec Stuart Hall, c’est qu’il est un penseur-monde, au point qu’il est très difficile d’identifier l’originalité de ses théories lorsqu’elles finissent par devenir évidentes. L’individu contemporain qui bricole sa page Facebook et ses groupes d’intérêt est un individu hallien : il en a prédit la naissance. Nous somme tous issus de l’idée qu’il n’y a pas qu’une seule culture dominante mais que nous produisons chacun une bulle culturelle qui s’entrechoque aux autres, dont la culture en tant que telle est la somme. Il n’a jamais été le penseur de la télévision ou d’un quelconque médium spécifique mais de leur imbrication avec la politique. Ce que je garde de Stuart Hall, et qu’on a essayé d’importer en France avec les livres de la série « Fresh Théorie », c’est que s’intéresser aux pratiques permet de faire bouger la théorie.

Vous publiez vous-même un nouveau livre, Informatique céleste, consacré à la pensée cybernétique. L’informatique et sont langage y sont traités sous le prisme de l’instrument non pas de notre asservissement, mais de notre libération. Faut-il y voir l’influence souterraine de Hall ?

L’ordinateur est le média idéal pour montrer que nous sommes tous des enfants de la pensée hallienne : le rapport passif n’est même plus un problème sociologique, puisque nous sommes actifs devant nos écrans, refaçonnant à notre manière les messages qui nous sont envoyés. Mais c’est sans doute justement aussi la raison pour laquelle on s’y intéresse avec difficulté : comme il s’agit quasiment d’une extension de nous-même, on ne voit pas le médium. Mon livre prend acte de l’énorme difficulté qu’il y a à penser l’informatique, et surtout la dématérialisation, dans le champ de la philosophie. En France, la cybernétique a été totalement rejetée à son émergence dans les années 1950, considérée comme une queue de comète de la pensée mécaniste. On n’a sans doute jamais été aussi près de réaliser le vieux rêve post-moderne de la désanthropologisation du monde, mais au moment même où ça devient possible, on est comme un cheval qui se cabre devant l’obstacle.

 

 

 


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