Entretien d’Elfi Turpin

par Vanessa Morisset

Entretien DCA /02

Elfi Turpin, directrice du CRAC Alsace, Centre rhénan d’art contemporain (Altkirch) et coprésidente de DCA / Vanessa Morisset

Au début du mois d’octobre 2022, DCA / Association française de développement des centres d’art contemporain fête ses trente ans et inaugure un nouveau site Internet, avec une charte graphique repensée pour refléter son identité telle qu’elle a évolué au fil du temps. Encore trop méconnue en dehors de son réseau, l’association apporte un grand soutien aux centres d’art qui en sont membres, mais aussi au-delà, en jouant notamment un rôle prospectif, ouvert à la recherche et aux questions sociétales les plus actuelles. 

– Avant tout, pourrions-nous rappeler les missions de DCA et son fonctionnement ? En particulier, sur quel projet le bureau actuel a-t-il été désigné ?

d.c.a.est une association loi 1901. Son assemblée générale réunit l’ensemble des centres d’art membres qui chacun dispose d’une voix pour toute décision soumise à délibération, telle que l’élection du conseil d’administration. Le conseil d’administration actuel est composé de six directrices de centres d’art, engagées à titre bénévole, le fonctionnement étant par ailleurs mené par deux salariées. J’en assure la coprésidence avec Garance Chabert, directrice de la Villa du Parc à Annemasse et Sophie Kaplan, directrice de La Criée à Rennes. Nous avons été élues sur des projets de fond relatifs à la valorisation des actions des centres d’art contemporain en France, aux logiques de coopération, à la structuration, à la professionnalisation de nos membres. Nous agissons dans la continuité de la charte des bonnes pratiques adoptée par d.c.a.en 2019, laquelle est assortie d’un barème de recommandations tarifaires qui fait actuellement l’objet d’une réflexion en vue de la publication d’une version actualisée. Les centres d’art jouent un rôle essentiel au sein de l’écosystème artistique. Nous souhaitons le redire haut et fort. Nous le valorisons en favorisant toujours davantage les coopérations aux échelles nationale, mais aussi internationale. Nous sommes ainsi engagées dans la constitution d’un réseau de partenaires européens, notamment à travers le projet d’Assemblée européenne dont nous portons la première édition. Enfin, parce que les programmations des centres d’art font résonner les sujets esthétiques et sociétaux et leurs évolutions, nous avons relancé une réflexion indispensable à avoir sur la constitution de leurs archives. 

 – Pourrions-nous également rappeler quels sont les différents statuts des centres d’art : les centres labellisés, les associations, les équipements culturels municipaux… ? Ces précisions semblent importantes pour comprendre les conséquences sur leurs conditions matérielles d’existence. 

Il est utile de rappeler que nous sommes un réseau national de structures de diffusion soutenu par le ministère de la Culture, qui est notre principal partenaire et avec lequel nous sommes en discussion régulière. Toutefois la liste des membres de DCA, association créée en 1992, n’est pas identique à celle des lieux qui ont reçu le label « Centre d’art contemporain d’intérêt national » depuis sa création en 2017, création que nous avons largement accompagnée. À ce jour, d.c.a. compte 51 membres, dont 31 sont labellisés (44 lieux ont reçu ce label en France). Parmi ces 51 centres d’art, 34 sont des associations loi 1901, 13 sont en régie directe, 3 ont des statuts spécifiques (SASU, EPCC, EPA). Voilà qui est absolument révélateur de la diversité de notre réseau. Par exemple, tout, ou presque, pourrait séparer le fonctionnement du Palais de Tokyo à Paris du CRAC Alsace à Altkirch en termes de budget, de taille d’équipe, d’emplacement géographique. Mais ce qui nous réunit, à commencer par le fait de placer artistes et publics au cœur de nos actions, outrepasse toutes ces différences. 

Façade de l’usine du May, actuel site du Creux de l’Enfer durant le temps des travaux, Thiers. Photo : Vincent Blesbois.
  • – Cet été, vous avez publié un communiqué (lisible sur le site actuel de l’association) présenté comme une alerte sur les menaces qui pèsent sur les centres d’art, ce qui sous-entend un niveau de gravité très inquiétant. Y a-t-il un événement spécifique qui vous a décidé à rédiger ce communiqué ?

La crise sanitaire a accentué les difficultés de certains centres d’art, et force est de constater que l’anxiété domine chez nos partenaires. Quand bien même les centres d’art sont soutenus à moyens constants, l’inflation et la crise énergétique que nous traversons font que nous travaillons à moyens restreints. Dans la grande majorité des cas, les centres d’art fonctionnent avec un périmètre budgétaire modeste qui ne permet pas d’assurer des rémunérations à la hauteur des compétences professionnelles d’équipes qui travaillent à flux tendu, en effectifs trop réduits face aux attentes et multiples missions à remplir sur les territoires. Il s’agit d’une donnée structurelle qui impacte tout le secteur des arts visuels. En 2019, la publication du barème de recommandations tarifaires évoqué plus haut a constitué un engagement fort de notre réseau visant à ce que la rémunération des artistes soit systématique, avec des minimas qui restent hélas insuffisants. Cette économie trop restreinte nous impacte toutes et tous. Pour le dire autrement, et nous l’avons constaté pendant ces deux années de crise sanitaire sans précédent : si les centres d’art contemporain ont fait preuve d’une puissance infinie dans leur capacité à répondre et à s’adapter à des situations extrêmes – avec une grande inventivité et agilité, en travaillant à l’écoute des artistes et des publics –, ils exercent pour beaucoup leurs missions dans des conditions matérielles très insuffisantes, conditions qui les fragilisent dangereusement.

– Cette attitude des politiques (des élu·es, des collectivités…) traduit-elle selon vous une attitude de plus en plus hostile de leur part à l’art et au travail des acteur·ices du monde de l’art en général ? 

Les centres d’art sont pour beaucoup nés à l’initiative de la société civile avec un soutien fort des collectivités territoriales : ce lien est absolument fondateur. Nos lieux sont soutenus depuis plusieurs décennies par des élu·es qui ont accordé leur confiance à des équipes, et qui continuent dans une majorité des cas à le faire aujourd’hui. Sans ces soutiens, les centres d’art n’existent pas. La problématique est complexe. Par exemple, certain·es élu·es à la culture peuvent être isolé·es au sein de leur collectivité et rencontrer des difficultés à défendre une politique culturelle ambitieuse sur leur territoire et, par conséquent, à défendre nos budgets. L’enjeu est de savoir comment arriver à faire entendre nos voix pour que les arts visuels, et la culture en général, ne soient pas une variable d’ajustement en période de crise.

– Pourtant, les centres d’art existent depuis maintenant de nombreuses années, même avant les FRAC, et sont essentiels dans la vie artistique du territoire, tant du point de vue de la production et des artistes que de la diffusion et des publics… 

Les plus anciens centres d’art contemporain ont entre quarante et cinquante années d’existence, de l’Emba / galerie Édouard-Manet à Gennevilliers (Île-de-France), lieu en régie directe municipale créé en 1968, à l’Abbaye Saint-André à Meymac (Nouvelle-Aquitaine), association créée en 1979. À la différence des FRAC, les centres d’art sont nés décentrés. Issus des territoires eux-mêmes, ils ont été dès l’origine pensés comme des lieux de production avec les artistes et avec les publics, autour de projets laissant une grande part à l’expérimentation. Plus de 1500 œuvres sont produites chaque année par les centres d’art contemporain en France, tous médiums et esthétiques confondus. Laboratoires ouverts à toustes, ils sont bien souvent le lieu du premier accès à l’art contemporain, où des médiatrices et médiateurs élaborent depuis des décennies des dispositifs novateurs de rencontres entre les artistes, les publics et les œuvres. 

– Vous organisez cette année la première Assemblée européenne des centres d’art contemporain, sous la forme d’une série de rencontres thématiques – cette année sur les manières de favoriser l’égalité des genres et d’en reconnaitre la diversité dans les institutions culturelles. Est-ce que la mise en relation avec des centres d’art à l’étranger est l’une des pistes pour aider les structures ?

Le projet d’Assemblée est issu de la nécessité de poursuivre le dialogue au sein du territoire européen, avec des lieux tels les Kunsthallen en Norvège ou les Kunstverein en Allemagne, dont les enjeux sont comparables à ceux des centres d’art français. Il s’agit de stimuler un réseau naissant en débattant, partageant, échangeant sur nos pratiques et problématiques artistiques, ce qui inclut la réflexion continue sur la responsabilité sociale et environnementale des institutions culturelles. Collectivement, comment articulons-nous l’art à la société ? Pour cette première édition, près d’une vingtaine d’intervenant·es s’est réunie en ligne autour des questions d’inégalités de genre et de diversité dans les institutions artistiques. Cette conversation passionnante et ouverte sur plusieurs mois a permis d’échafauder, de produire et de mettre à disposition des outils de pensée précieux pour les centres d’art, leurs équipes, les artistes et plus largement les professionnel·les. Cette assemblée trouvera une forme possible de conclusion le 28 novembre à Paris, lors d’une table ronde publique modérée par Géraldine Gourbe. 


Meris Angioletti, Tanzlinde, 2019. Tapis de danse émetteur d’ondes de formes. Courtesy de l’artiste. Production CRAC Alsace, Altkirch. Photo : Aurélien Mole.
  • Y a-t-il des centres d’art à l’étranger dont les initiatives vous semblent être des exemples à suivre ?

Il y en a de nombreux bien sûr. À titre d’exemples, dans le cadre du projet de réseau européen, nous sommes en dialogue constant avec Fotogalleriet et l’Oslo Kunstforening en Norvège, la Casa da Cerca au Portugal, le CA2M Centro de Arte Dos de Mayo en Espagne. Le fil rouge qui nous guide est toujours de favoriser les coopérations artistiques, la mobilité professionnelle, l’attractivité et la mobilité de la scène artistique française, et c’est d’ailleurs en ce sens que nous avons bénéficié de l’accompagnement et de la confiance de l’Institut Français pendant plusieurs années pour ce projet. Les coproductions avec des centres d’art à l’étranger sont nombreuses. Récemment, au CRAC Alsace, nous avons ainsi coproduit avec le CA2M une exposition personnelle d’Armando Andrade Tudela. L’an dernier, l’exposition de Lydia Ourahmane à Triangle à Marseille a été conçue et produite avec la Kunsthalle Basel. L’exposition collective de cet hiver à la Ferme du Buisson (Noisiel), dédiée à la sculpture contemporaine des Caraïbes françaises et d’Haïti, a été conçue avec la Hunter East Harlem Gallery et a d’abord été présentée à la Villa du Parc, etc. Les exemples sont nombreux. 

– Est-ce que le développement des centres d’art peut aussi passer par des rapprochements avec des collectifs de recherches indépendants ?

Les centres d’art accueillent et accompagnent des collectifs à travers de nombreux formats, dont des résidences de recherche et d’expérimentation pouvant donner lieu à des expositions. Ainsi la plateforme éditoriale et curatoriale Qalqalah a été invitée à présenter une exposition collective au CRAC Occitanie en 2020, qui a ensuite été montrée en 2021 à la Kunsthalle à Mulhouse. Le collectif Disnovation.org qui, en 2020, a bénéficié d’une exposition au 3bisf à Aix-en-Provence à l’issue d’une résidence, est à découvrir actuellement à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne. Je pense aussi à l’invitation faite à Bye Bye Binary au CAC Brétigny à partir de janvier 2023. D’une manière plus générale, et pour rebondir sur la notion de collectif, je suis toujours impressionnée lors de nos assemblées générales et de nos journées professionnelles réunissant les équipes des centres d’art par la richesse et la pluralité des visions artistiques, des savoir-faire, des connaissances, par l’esprit prospectif et solidaire de nos membres. Et c’est cette intelligence collective qui fait à mon sens toute la force et la pertinence du réseau DCA.

Image mise en avant : Vue du CRAC Alsace, 2019. Photo : Aurélien Mole.


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