Pre Post-Internet

par Aude Launay

Les récentes grandes expositions de Pierre Huygue et Philippe Parreno à Paris, celle de Liam Gillick qui ouvre tout juste à Grenoble et, bien sûr, « 1984-1999 La décennie » au Centre Pompidou-Metz : toutes revendiquent une « réactivation » d’œuvres réalisées dans les années quatre-vingt-dix. Qu’il s’agisse de personnages — les voleurs de couleurs de Pierre Joseph à Metz, Ann Lee au Palais de Tokyo, un échappé de La Toison d’Or de Huygue à Beaubourg —, d’œuvres plus statiques ou même de l’air du temps, l’« actualisation » dont ils font l’objet se fait au double sens du terme : bien évidemment, il y a celui d’adaptation au présent mais aussi celui de passage de la puissance à l’acte, dans les deux en tout cas, le sens d’une incarnation au cœur de notre réalité, celle de 2014. Croiser, au détour d’une cimaise, un jeune homme à tête de faucon ou apercevoir, blotti derrière une vitre, le sac à dos du projet Ozone (1989), et, pour certains, en être ému, nous amène à nous poser une question qui, bien qu’évidente, n’en semble pas moins toujours pertinente : que deviennent les œuvres d’art lorsqu’on ne les regarde pas ? Lorsqu’il n’y a personne pour s’en soucier, une œuvre en est-elle toujours une ?
Et si certaines font office de capsule temporelle comme le Cache Cache (1990) de Pierre Joseph qui conserve un peu de son époque puisque les objets dont il se compose sont tous datés, à commencer par la télécarte dont on avait oublié jusqu’au nom, c’est aussi dans les années quatre-vingt-dix qu’est sorti le fameux livre de Manuel De Landa, A Thousand Years of Non-Linear History… Si la délinéarisation de l’histoire semble le paradigme le plus pertinent pour penser cette « époque inqualifiée » qu’évoque François Cusset et dans laquelle ont été explorées, comme il le dit, maintes « échappatoires hors des lignes droites du temps », qu’offre-t-elle comme perspectives pour envisager le contemporain ?
Et si « pour ces artistes, qui ont recours à toute la technologie contemporaine, il n’y a nulle foi en la machine », l’horizontalisation du savoir advenue avec l’apparition du web dans les foyers et jusque dans les poches de chacun est-elle un horizon ? Peut-on désormais parler d’un Internet turn ?


The recent large exhibitions of the work of Pierre Huyghe and Philippe Parreno in Paris, Liam Gillick’s show that has just opened in Grenoble and, of course, “1984–1999 The Decade” at the Centre Pompidou-Metz, all announce a “reactivation” of works produced in the 1990s. Whether it is a question of characters – Pierre Joseph’s colour thieves in Metz, Ann Lee at the Palais de Tokyo, an escapee from Huyghe’s Toison d’Or at Beaubourg –, or of more static works, or even of the zeitgeist, the “actualization” to which they are subjected is in both senses of the word: obviously, there is the one of adaptation to the present, but there is also the meaning of the shift from power to the act, and in both cases the sense of an incarnation at the heart of our reality here in 2014. To come across a young man with a falcon’s head, or to glimpse and, for some, to be moved by the backpack in the Ozone project (1989) nestling behind a pane of glass, leads us to ponder on something that seems obvious but is nonetheless still relevant: what happens to works of art when they are not being looked at? When there is no-one around to care about it, does an artwork remain an artwork?
And whereas some are little more than time capsules, like Cache Cache (1990) by Pierre Joseph, which has carried some of its era with it as its component objects are all so dated, starting with the phonecard which is so obsolete we had even forgotten what it was called, the 1990s were also the decade in which Manuel De Landa’s famous book, A Thousand Years of Non-Linear History was published. If the delinearization of history seems the most pertinent paradigm when considering this “unqualified period” described by François Cusset, in which, as he puts it, many tangents were explored outside “the straight lines of the time”, what handles does it offer for consideration of the present day?
And if “these artists, who have all contemporary technology at their disposal, have no faith in machines”, is the horizontalization of knowledge that occurred with the arrival of the web in our homes and even our pockets a horizon? Is it now possible to talk about an Internet turn?


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