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Yayoi Kusama : de 1945 à aujourd’hui au Guggenheim Bilbao

par Patrice Joly

Musée Guggenheim Bilbao, Espagne
27.06 – 08.10.2023

Le Guggenheim de Bilbao accueillait jusqu’au 10 octobre une exposition de Yayoi Kusama. L’artiste japonaise, que l’on connaît surtout pour la multiplication des pois sur un nombre invraisemblable de supports, a débuté sa carrière il y a plus de soixante-dix ans et continue, à 94 ans, de produire des peintures dans son atelier de New York qu’elle fréquente quotidiennement. Le Guggenheim de Bilbao, après le M+ de Hong Kong, déploie un ensemble complet d’œuvres de celle qui a côtoyé, dans les années 1960, toute une génération de la contre-culture new-yorkaise dont elle fut une des plus ardentes actrices avant de se consacrer à ce qui allait devenir sa marque de fabrique.  

Yayoi Kusama, Citrouilles (Pumpkins), 1998-2000.
Technique mixte, 6 pièces, dimensions variables.
Collection de l’artiste. © Yayoi Kusama

Ce n’est pas parce que les médias mainstream ont tendance à restreindre jusqu’à la caricature le travail d’une artiste à ses productions les plus saillantes, en l’occurrence ici celui de ses pois, qu’il faut réduire celui de Kusama à cette seule partie de son travail, bien qu’il faille admettre que cette dernière est particulièrement prégnante dans son œuvre. L’intérêt de l’exposition du Guggenheim, entre autres, est de montrer la trajectoire d’une artiste et de constater que la jeune Yayoi fut à ses débuts une remarquable dessinatrice (Dead Leaves of Corn, 1945, Harvest, 1945, Flowers Sketches, 1945) doublée d’une peintre virtuose (Accumulation of the Corpses, Earth of Accumulation, toutes deux de 1950, A Seed, 1952, Ground, 1953, Atomic Bomb, Encounter, 1954) bien avant que le tropisme pointilliste ne prit le pas sur tout autre direction. Parallèlement à cela, la fin de carrière de Yayoi, dont on a un large aperçu dans l’exposition, montrait une pratique de peinture résolument inventive, inspirée et enjouée, à plus de 90 ans : la dernière salle du parcours, dédiée à ses productions récentes, réserve une surprise de taille en montrant les dernières peintures de cette jeune artiste nonagénaire.

L’histoire de Kusama est celle d’une artiste en prise avec les péripéties de l’histoire, notamment la Seconde Guerre mondiale qui l’a poussée à s’exiler de son pays natal, le Japon, pour se réinventer dans un pays à la culture radicalement différente, les USA. Cette emprise de l’histoire a fortement marqué la pratique de l’artiste qui, au tout début de sa carrière, était principalement orientée vers l’autoportrait : c’est un des intérêts majeurs de l’exposition que de montrer comment une pratique peut bifurquer complètement en fonction des événements, et comment la conscience des réalités sociopolitiques peut influencer en profondeur et déclencher de complets revirements. Au passage, il est aussi important de noter l’extrême précocité et la virtuosité de la jeune Yayoi : cette dernière aurait très bien pu poursuivre une brillante carrière de peintre et d’aquarelliste, n’eut été qu’à la fin des années 1950, quand la jeune artiste quitte son Japon natal pour se retrouver dans le chaudron de la Big Apple. C’est au contact de cette effervescence culturelle et politique de l’immédiat après-guerre que Kusama va peu à peu s’éloigner de ses premières expérimentations picturales et s’orienter vers des terrains multiples, au nombre desquels la performance et les happenings prendront une importance singulière : cette dernière section était particulièrement fournie et montrait clairement l’implication de Kusama au sein de la scène contre-culturelle new-yorkaise des années 1960. C’est d’ailleurs à l’occasion de ces nombreuses interventions dans l’espace public qu’apparurent les premiers déploiements de pois : parmi les nombreux films d’archives projetés dans l’exposition, certains montraient l’artiste appliquant elle-même sur les corps et les objets environnants ces fameux pois qui ne quitteront plus sa démarche et recouvriront la plupart de ses productions plastiques dans une gestuelle pour le moins obsessionnelle. En 1957, Yayoi Kusama franchit l’océan en avion en direction des États-Unis, ce survol contribuera à l’émergence d’une conscience cosmique, « gaïesque », de la part de l’artiste qui se traduira notamment par la conception d’un de ses tout premiers tableaux à pois, La mer (The Sea). Pour l’artiste, la présence des pois renvoie à l’universalité de la forme sphérique qui imprègne la totalité du cosmos et, bien entendu, notre planète Terre qu’elle déclare n’être qu’« un pois parmi tant d’autres ».

Vue de l’exposition « Yayoi Kusama : de 1945 à aujourd’hui », Musée
Guggenheim Bilbao, 2023. Yayoi Kusama, Auto-oblitération (Self-Obliteration), 1966-1974.
Peinture sur mannequins, table, chaises, perruques, sac, tasses, assiettes, cendrier, carafe, plantes en plastique, fleurs en plastique, fruits en plastique. Dimensions variables. M+, Hong Kong. © Yayoi Kusama

Le parti pris à la fois chronologique et thématique de l’exposition au Guggenheim permettait également de montrer l’éventail d’une pratique tous terrains qui n’a laissé de côté aucune discipline, de la sculpture à la vidéo, de la performance à la peinture, du dessin à l’installation, tout en mettant en relief la persistance d’une trame plastique, celle, bien entendu, de la présence des pois que l’on retrouve d’un bout à l’autre de ses multiples pratiques, de même que la poursuite de questionnements profonds qui n’ont cessé de l’agiter tout au long de sa carrière : l’infini, le cosmos, la connectivité radicale de toute chose et de tout être, l’énergie vitale, la mort. S’il semble impossible de mettre en œuvre une exposition tant soi peu exhaustive d’une artiste aussi prolifique, à la longévité hors du commun, le choix de pièces iconiques dans chacun des registres – comme Self Obliteration (1966-1974), la fameuse installation où elle réunit des mannequins recouverts de pois dans un univers domestique, Sex Obsession (1992), grande peinture qui, malgré la littéralité du titre fait plus penser aux réseaux et à la connectivité qu’à une quelconque dimension sexuelle, The Moment of Regeneration (2004), qui affirme son amour des tentacules, symbole de régénération comme son titre l’indique, mais aussi du mysticisme profond de l’artiste et bien sûr un ensemble de ses chères citrouilles – permettait de se faire une idée globale de l’importance de l’artiste et de l’implication politique et sensible qui n’a jamais cessé d’animer sa pratique. À bien des égards, Kusama s’est montrée largement précurseure sur nombre de sujets sensibles tels que la dénonciation de la domination, le rapport au vivant et l’attention au climat, bien avant que ces thématiques n’occupent le devant de la scène artistique contemporaine. La dimension militante, très fortement présente dans les premières interventions de l’artiste destinées à dénoncer un militarisme profondément ancré dans la société américaine, s’est peu à peu transformée en une ode profonde à la vie et à la nature, avec une acceptation de la mort comprise comme une nécessité naturelle et parfois souhaitée (cf. la vidéo de 1999, Song of a Manhattan Suicide Addict, dont les paroles font clairement allusion à un désir de disparition). Si certains ont pu critiquer le mysticisme un peu halluciné de l’artiste, notamment dans ses allusions à un « biocosmisme » libérateur, l’exposition du Guggenheim a le mérite de contextualiser les évolutions, mais aussi les récurrences formelles d’une artiste prise dans le tourbillon d’une quête existentielle ininterrompue.

Yayoi Kusama, Bombe atomique (Atomic Bomb), 1954.
Gouache, encre et pastel sur papier / Gouache, ink and pastel on paper,
25 × 17,6 cm. Courtoisie du musée d’Art de la ville de Matsumoto
© Yayoi Kusama

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Head image : Vue de l’exposition « Yayoi Kusama : de 1945 à aujourd’hui », Musée Guggenheim Bilbao, 2023. Yayoi Kusama, Auto-oblitération (Self-Obliteration), 1966-1974.
Peinture sur mannequins, table, chaises, perruques, sac, tasses, assiettes, cendrier, carafe, plantes en plastique, fleurs en plastique, fruits en plastique. Dimensions variables. M+, Hong Kong. © Yayoi Kusama


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