r e v i e w s

Wolfgang Tillmans

par Patrice Joly

Qu’est-ce qui est différent ?, Carré d’art, Nîmes, 4.05 — 16.09.2018

L’exposition de Wolfgang Tillmans au Carré d’art de Nîmes s’inscrit dans une série de monographies au sein d’institutions de renom comme la Tate Gallery et la Fondation Beyeler. « Qu’est-ce qui est différent ? » ne déroge pas aux préoccupations récurrentes de l’artiste qui mêlent des interrogations purement liées au médium à des considérations d’ordre sociopolitique. Forme et contenu : le traitement de l’image via les dernières avancées technologiques accompagne une extrême attention portée aux problématiques qui irriguent le débat sociétal et politique du moment. Chez le Berlinois, l’innovation formelle qui lui a valu une reconnaissance précoce — en 2002 une grande exposition monographique au Palais de Tokyo (Vue d’en haut) faisait découvrir au public parisien ses impressions numériques décadrées et simplement fixées aux cimaises par de petites pinces— est toujours au service de la recherche d’un réel qu’il semble traquer dans les moindres recoins : l’utilisation d’imprimantes de plus en plus performantes affirme toujours la même exigence, seul le format semble avoir varié, ainsi que la densité des pixels. En même temps, ses positionnements politiques où s’expriment la prégnance d’une culture empreinte de post-utopie et de clubbing ne faiblissent pas…

Springer II, 1987

Les images qu’il distille à Nîmes dans ce qu’il appelle le « cabinet » affichent crûment ses préférences sexuelles sans pour autant tomber dans la provocation gratuite ; Tillmans expose et s’expose sans complexes et sans angoisses dans le giron d’une société européenne ouverte et débarrassée de ses carcans religieux et autres interdits comportementaux mais cependant menacée par le retour en force des réactionnaires. Dans la publication qui accompagne l’exposition et dont il est le rédacteur en chef invité — le Jahresring de Sternberg Press, désormais une véritable institution — le photographe tente de mettre en lumière ce qui a permis la réémergence des énergies négatives au sein d’une Allemagne à la santé économique insolente, et au-delà de la seule Allemagne, ce qui menace l’un des piliers de la cohésion européenne, l’acceptation des comportements « non normés ». Il se paie le luxe de faire le tour des ministres de la coalition gouvernementale sortante et d’interroger, après Sigmar Gabriel, un Wolfgang Schaüble qui, on le devine aisément, ne partage pas les mêmes orientations politiques mais se révèle étonnamment lucide quand il s’agit de déterminer les causes de cette disparition des tabous qui réussissaient jusqu’à maintenant à juguler le retour de l’antisémitisme et du populisme.

Sunken Forest, 2017

Une autre des grandes préoccupations de l’artiste est le phénomène de l’effet rebond qui consiste non seulement à adopter des points de vue que les faits contredisent mais en plus à les défendre bec et ongles à l’encontre de toute rationalité : prospérant sur le terreau d’un désintérêt grandissant pour une information argumentée et d’une désinformation massive entretenue par les lobbies, le backfire effect a de beaux jours devant lui. Les fameuses fake news qui ont enregistré, au moment de la campagne de Trump, un véritable tournant, sont le corrélat de ce principe psychologique retors, mais elles ne font après tout que s’inscrire dans une longue tradition de manipulation des esprits, entre l’invention des « armes de destruction massive » par l’administration Bush et l’escamotage des dossiers secrets sur le Vietnam par Nixon. On comprend aisément que ces sujets interpellent grandement un artiste qui ne peut rester indifférent à tout ce qui touche à la production de l’image contemporaine ; la présence très marquée des unes au début de la déambulation trahit un intérêt jamais démenti pour la presse et tout particulièrement les journaux. De quoi est faite l’image photographique sinon de multiples manipulations et autres interventions sur sa matière première, le réel ? Une photo n’est jamais vraiment pure et participe toujours d’un discours, d’un désir d’interprétation, voire d’une idéologie.

Far away inside (Echo Beach), 2017

Dans la première salle de l’exposition, un ensemble de vitrines jumelles se font face, l’une exposant des objets anodins (pierres, patates, cailloux) quand l’autre exhibe son double photographique : désarmantes de simplicité et d’efficacité, ces œuvres renvoient au gouffre qui sépare le réel de sa représentation. Les autoportraits de l’artiste sont également très présents et demeurent l’un des axes majeurs de son travail : l’un des tout premiers, datant du début des années 1980 est également présenté, fait suffisamment rare pour être rapporté. Le parcours savamment organisé fait découvrir l’organicité d’une pratique qui prend en compte la totalité du spectre de la photographie contemporaine. Le moment central de la manifestation est certainement la grande salle où se côtoient d’innombrables portraits de toutes les couleurs et de tous les formats, mêlés à des natures mortes bien vivantes de plantes, d’arbres et d’objets divers dans une tentative sans cesse renouvelée d’approcher la complexité du monde mais aussi d’y affirmer d’évidents principes affinitaires. Les grandes compositions / collages extraites de la dernière série de l’artiste et d’où surnagent slogans et sentences parfois énigmatiques, témoignent de la difficulté de représenter un monde qui se dérobe à la seule « objectivité » de l’appareil. La dernière salle de l’exposition vient clore une profonde réflexion sur le médium avec une série intitulée paper drop qui constitue comme un retour à l’objet, à la chose, nous éloignant d’un réalisme photographique auquel nous étions plus habitués jusqu’alors.

CLC 072, 2017

(Image en une : paper drop Oranienplatz, a-d, 2017)


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